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Témoignages

Les avocats se souviennent de Robert Badinter : «Il était un symbole de courage, luttant contre toute forme d’obscurantisme»

par Juliette Delage et Rachid Laïreche

publié le 9 février 2024 à 20h00

Après la mort de l’avocat dans la nuit de jeudi à vendredi à 95 ans, quatre de ses confrères racontent l’héritage et leurs souvenirs du père de l’abolition de la peine de mort en France en 1981.

«J’ai eu plusieurs maîtres, mais il a été le premier»

Hubert Delarue, avocat retraité du barreau d’Amiens, ancien élève de Robert Badinter

«Le matin de l’exécution de son client Roger Bontems, dans la cour de la prison parisienne de la Santé, Robert Badinter est venu, comme prévu, à Amiens, pour donner son cours de droit commercial à l’université de Picardie. C’était le 28 novembre 1972 et je faisais partie de ses élèves. Il raconte ce moment particulier dans les premières pages de son livre, l’Abolition, d’une manière tout à fait forte et merveilleuse. Moi, ce jour-là, je pensais que le cours n’aurait pas lieu, que Badinter serait resté à Paris. Mais il était là, et même si nous savions ce qu’il s’était passé, et qu’il savait que nous savions, personne n’a osé parler. Ni lui ni nous. On a fait une grande garde d’honneur auprès de lui quand le cours s’est terminé, en se rapprochant près du pupitre. C’était un moment extrêmement fort, émouvant, de voir cet avocat vaincu, comme il l’a dit lui-même, pour les jeunes étudiants que nous étions et pour le vieil avocat de 75 ans que je suis aujourd’hui.

«J’ai été son élève pendant deux ans. Ce n’était pas un professeur complaisant, il entretenait toujours une forme de distance avec ses étudiants. Ce qui est assez étonnant, c’est qu’il n’était pas un avocat pénaliste, c’était un commercialiste, un avocat d’affaires ! Mais c’est à lui que je dois le déclic particulièrement fort, brutal, qui a participé au fait que je sois devenu avocat, alors même que ce n’était pas forcément le chemin que j’avais envisagé. Après l’exécution de Bontems, il est venu à Amiens à quelques reprises, en appui de ses confrères qui défendaient des hommes condamnés à mort. Eux plaidaient le dossier, lui terminait en plaidant uniquement contre la peine de mort. Nous, ses élèves, étions une sorte de fan-club qui suivait ces plaidoiries. Je me souviens de lui, l’écume plein les lèvres, prendre les douze jurés les uns après les autres. Il plaidait avec force, avec brutalité. Ce n’était pas un débat sur le sexe des anges mais une réalité mortifère, qu’il plaidait jusqu’à mettre mal à l’aise les jurés qu’il avait devant lui. C’était extrêmement puissant. J’ai eu plusieurs maîtres, mais il a été le premier. Robert Badinter avait une forme d’intransigeance, qui peut-être le rendait un peu distant avec les simples humains que nous étions, mais qui faisait aussi que nous l’admirions. Il était un phare dans la nuit, un symbole de courage, luttant contre toute forme d’obscurantisme. Il reste et restera un des justes.»

«Robert Badinter a réussi à rendre audible des défenses que personne ne voulait entendre»

Olivia Ronen, avocate au barreau de Paris

«Il était l’un des modèles. Il a eu quelques dossiers emblématiques qu’il a portés avec force, à rebours de l’opinion publique, c’est en ça qu’il pouvait être une source d’inspiration. Il a laissé tout un tas d’écrits, qui m’ont beaucoup nourrie pendant le procès des attentats du 13 Novembre [Olivia Ronen assurait la défense de Salah Abdeslam avec Martin Vettes, ndlr]. L’Exécution et l’Abolition, m’ont un peu montré quelle était l’opinion publique de l’époque, et surtout comment Badinter s’y était pris pour essayer de nager à contre-courant. Ses textes sont très incarnés, on perçoit les inquiétudes qu’il a pu avoir, sans qu’il ne soit jamais donneur de leçons. On se met avec lui à la place d’un avocat qui se retrouve dans une situation compliquée, quand l’opinion publique est quasi unanime sur celui qu’il assiste envers et contre tout. Robert Badinter a réussi à rendre audible des défenses que personne ne voulait entendre.

«Et l’on voit bien que les combats qu’il menait à l’époque sont des combats qu’on peut toujours mener aujourd’hui, notamment pour les peines longues et définitives. J’avais l’obligation de le citer dans la plaidoirie, car lui-même avait dit qu’on ne pouvait remplacer un supplice par un autre supplice. Qu’abolir la peine de mort ne voulait pas dire qu’il fallait mettre en place cette torture que constitue la perpétuité incompressible [peine la plus lourde du code pénale prononcée à l’encontre de Salah Abdeslam].

«La peine de mort c’était le paroxysme de la question qui intervient dans les prétoires mais qui doit surtout être réglée en dehors. Il a montré la voie aux avocats : arriver à pointer du doigt les lacunes ou les dangers de la loi et ensuite transformer l’essai en réussissant à porter ce combat en dehors. C’est un peu le rêve de tout avocat, d’arriver à soutenir une thèse en laquelle il croit, et de la soutenir jusqu’à ce que la loi et les choses changent. Pour lui, il ne s’agissait pas de posture d’audience. Il était constant dans ses convictions.»

«Aujourd’hui, plus personne ne veut contredire l’opinion publique»

Delphine Boesel, avocate au barreau de Paris, ancienne présidente de l’Observatoire international des prisons

«J’étais allée l’écouter pendant mes études de droit, avec des amis de la fac, parler de Condorcet avec sa femme, Elisabeth [le couple Badinter a signé une biographie de cet intellectuel du siècle des Lumières en 1988]. Ils nous ont fait découvrir un homme qui se battait pour les droits et l’égalité entre tous, les femmes, les esclaves… Je m’en souviendrai toujours. J’ai ensuite continué à suivre son travail quand j’ai moi-même investi les questions de la prison. On lui doit sur ces sujets un certain nombre d’évolutions, la volonté d’améliorer les conditions de détention, en ayant malgré tout conscience qu’on n’y arriverait jamais complètement. Il parlait d’une loi d’airain, affirmait que tant que les travailleurs pauvres ne seraient pas bien traités dans le pays, personne n’accepterait que les détenus le soient. Je suis très admirative de l’homme, des combats qu’il a mené. Quand il s’est battu contre la peine de mort, la majorité des Français était opposée à l’abolition. Pourtant, il a eu le courage de dire «peu importe l’état de l’opinion, on y va». Aujourd’hui, plus personne ne veut contredire l’opinion publique. Robert Badinter avait du courage, des convictions humanistes, qui lui ont permis de porter la bataille contre la peine de mort. Désormais, c’est la bataille contre les longues peines ou les peines infinies qu’il faut avoir le courage de porter.»

«Il incarnait un mélange d’intransigeance et de confiance vis-à-vis des valeurs de l’Etat de droit»

Quentin Dreyfus, avocat au barreau de Paris, premier secrétaire de la Conférence des avocats

«La première réaction ? De la tristesse, forcément. Robert Badinter était une figure certes lointaine mais qui donnait une aspiration à la jeune génération. Il incarnait un mélange d’intransigeance et de confiance vis-à-vis des valeurs de l’Etat de droit, avec une certaine idée de l’éloquence fondée sur l’exactitude des mots et l’exigence de la pensée. Ce genre de figure dit toujours quelque chose de la profession et de ce qu’elle peut être. Robert Badinter revenait dans nos discussions et l’annonce de son décès a très vite circulé, bien que le métier qu’il a pratiqué ait beaucoup changé, avec une dynamique de spécialisation qui éloigne parfois des grands principes. Je dis cela sans nostalgie, et c’est à nous, chaque fois que nous le pouvons, d’appliquer ses leçons à nos pratiques et aux enjeux d’aujourd’hui.»

Libération

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