Centrafrique : M. Henri – Marie Dondra, comment peut – on incarner une troisième voie après avoir contribué activement au pourrissement de la République ?

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Entre l’exil et Touadéra, Henri-Marie Dondra et la « troisième voie »

Après une rentrée politique remarquée à Bangui à la fin de 2023, l’ancien Premier ministre centrafricain entend s’affirmer comme une alternative crédible au président et à une opposition contrainte à quitter le pays. Rencontre.

Mathieu Olivier

Comme souvent lorsqu’il s’agit de politique centrafricaine, notre rencontre avec Henri-Marie Dondra se déroule bien loin de Bangui. À plusieurs milliers de kilomètres de la capitale de Centrafrique, l’ancien Premier ministre a donné rendez-vous à Jeune Afrique dans un hôtel du quartier d’affaires de la Défense, aux portes de Paris.

« J’ai choisi de rester à Bangui »

Henri-Marie Dondra nous accueille avec un large sourire et une poignée de mains franche, dans l’ambiance feutrée d’un espace de restauration. Il nous rassure rapidement : il n’est en France que pour un court séjour privé, à l’occasion des fêtes de fin d’année. Pas question pour lui, pour le moment du moins, d’ajouter son nom à la longue liste des anciens dirigeants centrafricains ayant pris le chemin de l’exil, comme Anicet-Georges Dologuélé ou Karim Meckassoua. « J’aurais pu quitter le pays après ma démission en février 2022, explique-t-il, mais j’ai choisi de rester à Bangui. »

Et de s’y construire une nouvelle vie politique. Le 25 novembre, c’est au cœur de la capitale centrafricaine qu’il a en effet été porté officiellement à la tête d’Unité républicaine (Unir), le nouveau parti qu’il a lui-même fondé pour, dit- il, incarner une « troisième voie ». « Unir est le parti du centre. L’objectif est d’offrir quelque chose de nouveau entre une opposition et une majorité présidentielle qui ne se parlent plus », résume l’ancien Premier ministre, qui affirme se battre pour « une réconciliation nationale entre les exilés et les autres ».

Une « position un peu intenable »

Derrière la large tasse de notre café allongé, Henri-Marie Dondra a bien saisi notre moue un brin dubitative à l’évocation de cette troisième voie et de cette offre de dialogue. Bien sûr, ajoute-t-il aussitôt, « c’est une position difficile, un peu intenable », « mais il n’y a jamais assez de dialogue, jamais assez d’occasions de se parler ».

Notre moue n’a pas disparu. Pourquoi le président Faustin-Archange Touadéra participerait-il à un nouveau dialogue, lui qui a désormais les coudées franches pour briguer un nouveau mandat après avoir modifié la Constitution du pays ? « Ce n’est pas parce qu’il a éclairci son avenir politique juridiquement que l’horizon du pays s’est éclairci. »

« Connaissant la fragilité de la Centrafrique, on ne peut pas faire l’économie du dialogue et Touadéra est un homme de dialogue », assure celui qui a aussi été ministre des Finances de 2016 à 2021. « Personne, y compris les exilés, ne devrait refuser si, bien sûr, les conditions de sécurité sont remplies et que des garanties sont données. »

Autant dire que cela n’est pas gagné. Mais Henri-Marie Dondra reste optimiste. Lors du lancement d’Unir, le 25 novembre, le ministre-conseiller de Faustin-Archange Touadéra, Fidèle Gouandjika, était présent, tandis que l’opposant Martin Ziguélé a fait lire par l’un de ses lieutenants un message de sympathie.

« Le peuple n’est plus dupe »

La preuve que cette troisième voie peut s’imposer ? Pour effectuer sa rentrée politique, Henri-Marie Dondra avait réservé le stade omnisports de Bangui un mois avant. Mais, à une semaine de l’échéance, le Mouvement cœurs unis (MCU, au pouvoir) s’est arrangé pour s’approprier les lieux.

« Le MCU a voulu nous mettre des bâtons dans les roues. Nous avons été obligés d’organiser notre événement à la dernière minute au palais de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale [Cemac]. Mais nous avons réussi à le remplir, alors que le stade omnisports est resté presque vide pour le MCU », sourit-il.

« Un changement est en train de s’opérer à Bangui », soutient encore celui qui affirme avoir été surpris par l’affluence massive de militants et de curieux. « Le peuple n’est plus dupe de la propagande orchestrée par le parti au pouvoir et de la manipulation, notamment anti-française« , ajoute-t-il. En cette fin de décembre 2023, il revendique 50 000 adhésions pour son nouveau parti.

De quoi faire peur au MCU ? Le 1 décembre, quelques jours après le lancement d’Unir, de nombreux membres du parti présidentiel ont participé au long défilé organisé en l’honneur de l’indépendance du pays. « Ils ont défilé près de deux heures », s’amuse l’opposant.

« Touadéra a changé »

L’objectif de l’ancien Premier ministre : réussir à implanter localement la formation politique qu’il dirige désormais. En critiquant le bilan d’un président dont il a été ministre puis Premier ministre pendant six ans ? « J’assume de dire que le premier quinquennat de Touadéra s’est bien passé », se défend Henri-Marie Dondra.

« En tant que ministre, j’ai pu redresser les finances du pays. C’était la première fois que la Centrafrique atteignait durablement de tels taux de croissance et cela a été salué par la Banque mondiale [BM] et par le Fonds monétaire international [FMI], poursuit le financier, qui a longtemps exercé au Bénin. Ce n’est qu’après que la façon de voir de Touadéra a changé. »

Mais « après » quoi ? Sur ce point, Henri-Marie Dondra préfère rester évasif, concédant tout de même avoir « avalé des couleuvres pendant deux ans » à la primature, avant de démissionner en février 2022. Son inimitié avec Sani Yalo, l’un des plus proches et des plus influents conseillers de Touadéra, n’est toutefois qu’un secret de polichinelle.

« Pas rancunier »

Taxé de « pro-français », Henri-Marie Dondra n’a pas non plus été l’un des plus fervents soutiens de la stratégie d’alliance du chef de l’État avec la Russie et avec le groupe Wagner, dont il a vu les entreprises – notamment Lobaye Invest, dès 2018 – s’implanter dans le pays alors qu’il dirigeait encore le ministère des Finances.

Sans s’étendre au sujet des mercenaires russes, Henri-Marie Dondra rappelle toutefois que, contrairement à son prédécesseur Firmin Ngrebada, lui avait refusé que sa sécurité soit assurée par les hommes d’Evgueni Prigojine dès juin 2021. Ce qui, à l’époque, n’avait guère plu dans certains cercles du pouvoir.

Trois ans plus tard, Wagner est toujours bien présent à Bangui, tout comme Sani Yalo. Mais Henri-Marie Dondra, « pas rancunier », croit en son étoile. « Un changement est en train de s’opérer », répète-t-il une dernière fois.

Notre entretien touche à sa fin. Au rez-de-chaussée de l’hôtel que nous quittons, un grand sapin illumine la sortie. À deux pas, une boîte décorée permet de glisser une lettre au Père Noël. L’ancien Premier ministre de 57 ans a-t-il succombé à la superstition, souhaitant mettre toutes les chances de son côté ? Si oui, une ligne a peut-être été consacrée à la prochaine élection présidentielle, qui se profile déjà à l’horizon de 2026.

Jeune Afrique

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