Centrafrique : La « Minuscaphobie »

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La « Minuscaphobie »

Dans l’espace public de Bangui, le discours antiMINUSCA prédomine. Ce discours est porté par les médias locaux, la classe politique toutes tendances confondues, les leaders religieux, les organisations de la société civile et les Centrafricains, qu’ils fassent partie de l’élite locale ou des quartiers populaires, qu’ils travaillent ou non pour la MINUSCA. La
« Minuscaphobie » fait consensus dans les rues de Bangui et met en avant l’inefficacité militaire de la MINUSCA, son absence de neutralité politique et son implication dans les violences sexuelles et l’économie des trafics.
Les médias locaux portent quotidiennement des accusations plus ou moins outrancières contre la MINUSCA. Bien que l’outrance desserve et discrédite ces accusations4, elles reflètent un état de l’opinion et doivent
être analysées en tant que tel après un bref rappel de l’histoire de la MINUSCA.

La genèse de la MINUSCA

Déployée en septembre 2014, la MINUSCA a été créée dans une phase extrêmement critique du conflit. D’une part, le conflit était caractérisé par des violences intercommunautaires que peinaient à contenir les contingents de la Mission de maintien de la paix de l’Union africaine (MISCA) et les troupes françaises de la mission Sangaris. D’autre part, le gouvernement de transition qui avait été mis en place au début de l’année 2014 n’était pas véritablement fonctionnel, avec une capacité d’action très limitée, y compris dans la capitale.

La MINUSCA a été construite à partir de la force de maintien de la paix qui l’a précédée, la MISCA, ellemême un héritage de la Mission de consolidation de la paix (MICOPAX), une mission déployée par la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC). De ce fait, les contingents originaux de la MINUSCA provenaient des armées de la région (Gabon, Guinée équatoriale, République démocratique du Congo, Tchad, etc.). Ils étaient largement inefficaces et étaient déjà objet de nombreuses critiques (allégations d’exactions contre les civils et d’abus sexuels).

Les délais liés au recrutement du personnel et à l’aménagement des bases ont fait que la mission a mis plus d’un an pour s’installer en République Centrafricaine (RCA). Depuis son arrivée, la MINUSCA a vu sa capacitémilitaire augmenter de presque 50 % pour atteindre actuellement des effectifs de 14 400 militaires et 3 020 policiers, soit un total de 17 420
personnels armés dans le pays. Si les mandats confiés par le Conseil de Sécurité de l’ONU à la MINUSCA ont évolué depuis 2014, sa tâche prioritaire a toujours été la protection de la population civile
.

Au cours des années, le discours antiMINUSCA s’est développé autour d’un argument principal : la mission contribuerait à la perpétuation du conflit dans le pays au lieu de le réduire. Ce message a été progressivement renforcé grâce à la personnification des accusations et l’utilisation massive des réseaux sociaux. Premièrement, il s’agit d’un argument né et développé dans la capitale. Même si les interventions militaires et civiles de la MINUSCA ont lieu principalement en province, Bangui est la caisse de résonance de tous les échecs de la mission onusienne. Cela s’explique non seulement par la centralisation des affaires politiques centrafricaines, mais aussi par le fait qu’à Bangui, les accusations contre la mission peuvent être adressées directement à ses responsables. À cet égard, le Représentant spécial qui est le chef de la mission a été la cible privilégiée des critiques et n’a pas été épargné par des attaques personnelles dans la presse centrafricaine5. Selon ses détracteurs, les dirigeants de la MINUSCA auraient intérêt à alimenter la crise dans le pays pour continuer à recevoir leurs salaires (extrêmement élevés), profiter des trafics de ressources naturelles ou servir les politiques de certaines puissances étrangères (notamment, la France6).
Ces accusations n’émanent pas seulement de la rumeur publique à Bangui mais sont portées par des autorités politiques, comme notamment le président de l’Assemblée nationale7. En même temps, l’hostilité générale contre la mission a été utilisée par les autorités centrafricaines pour régler des comptes personnels. Ainsi, en février 2020, elles ont déclaré persona non grata et menacé d’arrêter quatre hauts fonctionnaires onusiens, qui avaient mis en évidence les manœuvres du gouvernement dans le troisième arrondissement de Bangui, l’enclave musulmane de la capitale8.

Deuxièmement, la « Minuscaphobie » a été facilitée par l’expansion rapide des réseaux sociaux dans le pays. Si en 2014 les smartphones étaient encore un privilège réservé aux élites locales et l’accès à internet restait très instable même dans la capitale, sept ans plus tard, la connexion 3G est arrivée dans toutes les grandes villes centrafricaines. Cela a permis de faire circuler en temps réel les images des massacres perpétrés par les groupes
armés et d’exacerber le discours antiMINUSCA. Une fois qu’elles ont été diffusées sur les réseaux sociaux (principalement sur Facebook, mais de plus en plus aussi sur Twitter), ces images sont décontextualisées et instrumentalisées. Cela est facilité par l’absence d’un média national indépendant qui puisse donner une version objective des événements9
.

Source : IFRI « La MINUSCA en Centrafrique : Les Casques bleus impopulaires », mars 2022

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