Centrafrique : « Il y a des intérêts importants en jeu qui veulent empêcher le développement de notre pays », selon le président Martin Ziguélé du MLPC

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RCA | EN RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE, IL Y A DES INTÉRÊTS IMPORTANTS EN JEU QUI VEULENT EMPÊCHER LE DÉVELOPPEMENT DE NOTRE PAYS

Bangui (République centrafricaine) – Situation parlementaire, droits de l’homme et répression des libertés, l’ancien Premier ministre et opposant centrafricain, Martin Ziguélé, se prononce sur l’actualité socio-politique et économique centrafricaine. ENTRETIEN

@RcaAxiome : Monsieur, Martin Ziguele de 2023 et celui de 2024, quelle différence peut-on faire de cette personnalité centrafricaine?

Martin Ziguele : D’un côté, il n’y a pas de différence parce que c’est toujours la même personne. Mais bien sûr, de l’autre côté, il y a toujours une différence, une petite différence parce que chaque jour qui passe, ce que nous vivons, ce que nous voyons, ce que nous constatons dans notre environnement, dans notre pays, dans la sous-région et dans le monde doit nous inspirer, doit nous faire réfléchir à la fois sur les actions que nous avons menées, sur les actions que nous souhaitons mener pour que notre pays puisse aller de l’avant et surtout que les populations centrafricaines puissent connaître une vie digne de ce nom. Oui, tous les jours, on apprend. De 2023 à 2024, on a une année de plus.
Mais surtout, notre pays a vécu vraiment une période tumultueuse sur le plan de la construction de l’État de droit. Nous allons dans le sens inverse de la construction de l’État de droit. Et naturellement, cette année 2023 a été très instructive. Cependant, il nous faut voir les choses de manière positive parce que nous devons avoir dans les différents déboires que nous avons eus en 2023, les raisons d’espérer et surtout les bonnes résolutions pour aller de l’avant.

@RcaAxiome : Quelle est votre situation parlementaire et l’état des lieux de votre
circonscription électorale à ce jour ?

S’agissant de ma situation parlementaire, je suis toujours député et actif, je le précise parce que je ne suis pas parti de Bangui sur la pointe des pieds ou bien en ballade. Les faits, vraiment les faits, c’est qu’au mois d’août de l’année 2023, bien que nous soyions à
l’Assemblée nationale en période de congés, de vacances parlementaires, j’ai cru devoir quand même demander une autorisation d’absence au Président de l’Assemblée nationale.
Et j’ai bien précisé dans ma demande que c’était pour des démarches administratives personnelles, des démarches de santé personnelle et à ma charge en plus. Donc c’est sur la base de cette autorisation que je suis sorti du pays, que je suis venu en France où j’ai pu accomplir la plus grande partie de ces formalités et de ces démarches tout à fait
personnelles. Et lorsqu’elles seront terminées, je rentrerai au pays. Je suis toujours d’activité non seulement à l’Assemblée nationale, où je participe par mail à tous les débats et aux échanges, et j’ai répondu par mail aux sollicitations de ma commission, qui est la commission des finances. Et d’autre part, je suis toujours également les activités de ma circonscription. A peine la nouvelle année entamée, l’opinion publique en générale observe des assauts, des charges virulentes contre le pouvoir de Bangui.

Les errements de toutes sortes constatés peuvent- ils engloutir le pays sous le président Faustin Archange Touadera ?

Les Centrafricains, dans leur ensemble, en tout cas dans leur majorité, vivent les dérives d’un pouvoir qui à un moment donné, à son installation en 2016, avait semblé offrir des perspectives d’avancées notables dans la construction de la paix, de la démocratie, et surtout des voies et moyens pour améliorer le bien-être des Centrafricains. Mais je ne suis pas le seul à le constater. Vous avez eu connaissance du rapport de la Banque mondiale,
qui date de décembre 2023, donc il y a moins d’un mois, et qui dit que notre population connaît de plus en plus la misère, et même des problèmes d’alimentation, tout simplement, et donc de survie. Et sur le plan des droits de l’homme, si vous lisiez le dernier rapport
d’Amnesty International, ça ne vient pas de Martin Ziguele, ça vient d’un organisme qui a autorité et qui a voix en la matière. La situation de notre pays est déplorable. Nous connaissons des reculs importants, l’espace politique, l’espace civique se réduit, comme l’a dit d’ailleurs le rapport de Human Rights Watch, dès le début de 2023, et la situation ne s’améliore pas. Naturellement, cela n’interpelle pas seulement les politiques, c’est une question de vie et de survie pour chaque Centrafricain et chaque Centrafricaine.

Une manifestation de la diaspora centrafricaine de France et d’ailleurs a été organisée à Paris, Rue Guerin angle Rue Jean de la Fontaine, le week-end dernier. Les organisateurs ont décrié un déficit de gouvernance en général et l’état des droits de l’Homme, l’État de droit en Centrafrique en particulier. Quels regards porte l’illustre Élu de la Nation que vous êtes sur ces domaines essentiels pour la stabilité du pays ?

Oui, en effet, le 20 janvier dernier, les Centrafricains et les Centrafricaines issus de la diaspora centrafricaine en France, mais aussi des pays voisins, se sont réunis pour une
manifestation devant l’Ambassade de notre pays à Paris, pour protester contre l’arrestation du Député Dominique Yandocka sans lever son immunité parlementaire, mais ils ont aussi associé à leur revendication la dégradation des droits de l’homme et le fait que d’autres Centrafricains, tels que l’ancien ministre Régis Leonel Dounda, et d’autres personnes encore, ont été arrêtées, sont en prison, dans des conditions qui ne respectent pas le droit centrafricain. Et naturellement, cette situation qui inquiète ces compatriotes est déplorable. Aujourd’hui, nous devons mobiliser nos forces dans le pays pour le développer, pour faire en sorte que le progrès soit une réalité pour tous et que la redistribution des biens nationaux, même s’ils sont maigres, des revenus, je veux dire, puisse permettre à tous
les Centrafricains d’avoir des raisons d’espérer l’amélioration de leurs conditions de vie. Non seulement cela n’est pas fait, mais en plus, comme je l’ai dit tantôt, il y a ces arrestations arbitraires, il y a cette pression contre tous ceux qui n’ont pas la même opinion que le régime en place, et cette situation est déplorable. Qu’est-ce qu’un élu que je suis en pense ? Un élu, un député, sa mission, c’est de voter des lois, de contrôler l’action du gouvernement, et de faire surtout respecter la loi également, et d’analyser, d’apprécier le respect de la loi et des lois qui sont votées à l’Assemblée nationale. Or, nous sommes en train de constater tous, très malheureusement, que notre pays fonctionne maintenant en
marge de la loi, par la volonté d’un seul homme, qui considère que tous ceux qui n’ont pas la même opinion que lui sont contre lui, sont ses ennemis, alors que non, il n’y a pas d’ennemis en Centrafrique, nous sommes tous des Centrafricains, et le fait que nous ayons fait le choix de la démocratie comme modèle politique donne le droit à chacun d’exprimer ses opinions. Si des Centrafricains doivent être poursuivis, cela doit se faire dans le respect de la loi, et la loi doit être, en plus, égale pour tous, qu’il n’y ait pas de discrimination en matière de poursuite, en matière d’arrestation, de harcèlement judiciaire, de menaces, de répression, etc., tout cela n’est pas de nature à favoriser l’éclosion de la démocratie centrafricaine pour laquelle des générations, je tiens à le préciser, des générations de Centrafricains se sont sacrifiées jusqu’à ce jour.

Intimidations, arrestations arbitraires, discours de haines, justice aux ordres, exclusion… Qui viole qui, qui est victime de qui, qui est bourreau, qui fait quoi dans ce chaos centrafricain ?

Dans ce que vous appelez le chaos centrafricain, cette chape de plomb qui recouvre de plus en plus l’espace des libertés individuelles et collectives en Centrafrique, la première victime, c’est le Centrafricain. C’est le Centrafricain. Quel est le rôle d’un pouvoir politique dans un pays ? C’est de réunir les conditions et les moyens pour faire en sorte que les Centrafricains vivent de leur travail, vivent décemment de leur travail, qu’il y ait une
redistribution des revenus, qu’il y ait un accès aux services sociaux de base, l’électricité, l’eau, les routes, la santé, l’école et des revenus de leur travail. Donc une organisation politique, économique et sociale qui fasse que chacun se sente concerné par le lien social, par le contrat social qui doit exister entre ceux qui gouvernent le pays et la population.
Donc la première victime de ce manquement, la première victime de ce grave manquement, de ces graves dérives, c’est naturellement tous les Centrafricains, sans exception.

Ce 20 janvier 2024, le Professeur Danièle Darlan – ancienne présidente de la cour constitutionnelle, démise de ses fonctions un 22 octobre 2022 par le président Touadera pour s’être opposée à la réforme constitutionnelle portée par le pouvoir – a été honorée du Prix franco-allemand des droits de l’Homme et de l’État de droit 2023. N’est- il pas paradoxal en rapport avec la situation que vous décrivez ?

Quelle La distinction qui a été décernée à Mme Danièle Darlan, l’ancienne Présidente de la Cour constitutionnelle qui a été limogée dans des conditions que nous avons toujours dénoncées. Cet honneur ne lui a pas été fait en tant que personne physique, en tant qu’individu. Cela a été fait au courage qu’elle incarne et à la priorité qu’elle a incarnée dans le combat qu’elle a mené, malheureusement seule, en dehors des forces politiques comme le BRDC, qui menait également le combat pour la protection de la Constitution de la République centrafricaine du 30 mars 2016, qui est l’expression la plus large, la plus démocratique de ce que les Centrafricains veulent faire ou voulaient faire de leur pays. Donc cette distinction, si en elle-même elle ne change pas quelque chose, elle jette
une lumière sur le combat de cette femme-là qui a beaucoup d’énergie, beaucoup de force morale, beaucoup de force éthique, et qui à un moment donné a risqué même sa vie pour la défense de la Constitution. Donc à titre personnel, je salue cette distinction, je salue cette Dame, et mon vœu c’est que de plus en plus de Centrafricains comprennent que
le combat qu’elle a mené, qu’elle mène, et que nous menons aussi modestement au sein de nos forces politiques, au sein de nos regroupements politiques, c’est un combat pour la liberté du Centrafricain. C’est un combat pour le Centrafricain. Parce que nous avons déjà connu des périodes de pouvoirs autoritaires, personnels en Centrafrique, et comme
on dit en sango, « ngou agoue lo oko lo ba ». Si les institutions sont affaiblies, quelles que soient les dispositions intellectuelles, morales de ceux qui dirigent, ils seront tentés par l’abus du pouvoir et du pouvoir absolu. Et nous sommes déjà dans ce cas de figure. Donc oui, je salue cette hirondelle qui, même si elle ne fait pas le printemps, permet de savoir que la vie est un combat. Et la lutte pour la démocratie centrafricaine, ce n’est pas un combat uniquement des forces politiques, mais c’est aussi celui de chaque Centrafricain et de chaque Centrafricain, là où il est, là où il travaille, là où il exerce des responsabilités, et qui doit à chaque moment faire preuve de courage pour sauver ce qui peut l’être dans notre pays.

Selon vous, l’espoir d’une vie meilleure est-il encore possible en Centrafrique ? Autrement dit, quelles sont les solutions pour régler durablement ces problèmes identifiés ?

Vous me demandez si l’espoir d’une vie meilleure est possible en République centrafricaine. Oui, bien sûr. Nous ne sommes pas le premier pays malheureusement à vivre des dérives. Mais lorsque la volonté majoritaire, lorsque l’opinion publique dans sa majorité veut impulser un changement qualitatif à son pays, cela est possible. Ce que je souhaite faire comprendre à chacune et à chacun de nos compatriotes qui nous écoutent, c’est que le combat pour la liberté, ce n’est pas le combat d’un individu. Et ce n’est pas un combat contre un individu. Le combat pour la liberté et le bien-être collectif, ce n’est pas un combat d’un parti politique contre le pouvoir. C’est un combat des Centrafricains pour se relever et pour être debout. Donc chacun d’entre nous est concerné. Oui, je suis optimiste. Et si on n’est pas optimiste, on ne peut pas mener de lutte pour son pays. Parce que comme disait Ahmadou Kourouma, qui fut à double titre, d’abord mon Directeur à l’Institut
des Assurances de Yaoundé quand j’étais jeune, puis mon Directeur Général à la CICA-RE où j’ai fait ma carrière, Ahmadou Kourouma disait que lorsque vous construisez, il faut construire comme si vous ne mourrez jamais, comme si vous vivriez éternellement. Et c’est à cette condition que vous construisez quelque chose qui va au-delà de votre propre vie et au-delà de plusieurs générations. De la même manière, lorsque vous devez décider du
sort de vos compatriotes, il faut décider comme si vous allez mourir dans quelques instants. C’est-à-dire qu’il faut faire le bien rapidement parce que le mal a tendance à s’installer. C’est comme le cours d’eau. Lorsqu’il pleut beaucoup, le cours d’eau déborde de la berge et commet des dégâts. De la même manière, lorsque vous prenez une décision
et que vous n’évaluez pas les conséquences pour la population, vous arrivez à des situations difficiles, catastrophiques et inextricables. Mais nous devons nous battre pour que l’optimisme soit de rigueur. L’optimisme, ce n’est pas de la naïveté. La situation est difficile. Il y a des intérêts importants en jeu qui veulent empêcher le développement de notre pays. Il y a des choix qui ne sont pas explicables, en tout cas qui ne sont pas dans l’intérêt général, qui sont faits. Et seul le renforcement de la lutte démocratique, le combat démocratique, le combat d’idées, le combat des opinions peuvent inverser cette tendance malheureuse pour notre pays. Oui, je suis optimiste et je le resterai sans être naïf.

@RcaAxiome du 25 – 01 – 2024

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