Centrafrique : « Dialogue avec ou sans Touadéra » : pourquoi des voix s’élèvent de toutes parts

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Depuis quelques jours, l’actualité centrafricaine est marquée par des échanges très houleux sur les réseaux sociaux autour d’un thème particulier : « Dialogue avec ou sans Touadéra ». Doit – on accepter de dialoguer avec le pouvoir de Bangui dans le contexte actuel où Monsieur Touadéra a violé la constitution du 30 mars 2016 et a fait adopter une nouvelle loi fondamentale qui l’autorise à s’éterniser au pouvoir ? Dans l’affirmative, quel sera l’objet de cette rencontre et à quelles fins ? Ce dialogue dont on parle maintenant et qu’on est en train de vouloir l’imposer à tous, n’était – il pas demandé par la communauté internationale et exigé par toutes les forces vives de la nation, peu avant la tenue des élections groupées et truquées du 27 décembre 2020 ? Pourquoi ne s’était – il jamais tenu ? Et pourquoi le pouvoir de Bangui serait – il disposé aujourd’hui à dialoguer ? Quelles sont les raisons qui pourraient expliquer ce revirement ? Telles sont les questions qui ne cessent d’être soulevées par les uns et les autres.

Ces débats ont commencé, au lendemain de l’information publiée, le 25 septembre 2023 par Deutsche Welle, selon laquelle « …Sauf report de dernière minute, le Groupe des sages de l’Union africaine va réunir à Bujumbura du 5 au 7 octobre, une brochette d’acteurs politiques et de la société civile centrafricaine ». Il s’en est suivi, deux jours plus tard, le 27 septembre 2023 exactement, un post de Me Crépin Mboli – Goumba, président du Patrie et Coordonnateur national de la Plate – forme politique dénommée « Bloc Républicain pour la Défense de la Constitution ». Les termes de ce post querellé et abondamment commenté sont définis ainsi qu’il suit : «  La démocratie ne doit pas être le mouton sacrificiel immolé sur l’autel de la « normalisation » des relations diplomatiques. Elle doit même en être le curseur. Agir autrement est une faute. L’opposition est disposée à dialoguer à propos de la restauration de la démocratie ».

Alors que la rédaction du Letsunami.net pensait que cette sortie médiatique, sur X, de celui qui, étudiant en 1ère ou en 2ème année de droit à l’époque, avait défié le régime du président feu Ange Félix Patassé et était contraint à l’exil, venait en réponse à notre article intitulé : « Centrafrique : la convocation de Me Mboli – Goumba et de Mahamat Kamoun du BRDC par l’ambassadeur Douglas Carpenter : une insulte de trop ! », du 26 septembre 2023, il n’en est absolument rien. Sans fioritures, certaines voix se sont levées pour soutenir que Me Mboli – Goumba voudrait tout simplement dire, par ces mots, que l’opposition centrafricaine ne peut faire l’économie de tout dialogue avec les diplomates sur les conditions « sine quibus non » du retour à l’ordre constitutionnel, ce qui voudrait signifier sans Touadéra. Dans le même temps, d’autres Centrafricains plus nombreux, plus déterminés et même plus agressifs verbalement, à travers des lives et des bandes sonores en circulation sur les réseaux sociaux, ont révélé et soutenu que Me Mboli – Goumba serait, par contre, un véritable pion de l’Imposteur de Touadéra, solidement incrusté dans l’opposition.

En effet, par cette sortie médiatique, il a affirmé qu’il faut discuter avec ce dernier afin de remettre le pays dans le concert des nations civilisées. En retour, le criminel de Bangui lui aurait proposé le poste de premier ministre, chef du gouvernement. En sa qualité de membre du BRDC, ce choix aura le mérite de convaincre la communauté internationale de la volonté de Touadéra à renouer avec la démocratie et ses principes fondateurs, comme elle en avait fait de même avec la bande au défunt Gonda Cyriaque regroupée désormais au sein de l’UFOD. « Comment Me Mboli – Goumba qui s’est battu pour la constitution du 30 mars 2016, peut – il accepter de discuter avec le putschiste constitutionnel Touadéra et tourner le dos à ses convictions en contrepartie de l’offre des fonctions de premier ministre, sous la gouvernance juridique de la nouvelle loi fondamentale ? C’est un acte de haute trahison ! », ont – ils conclu.

En réalité, cette idée de discuter avec ou sans Touadéra des conditions du retour à l’ordre constitutionnel, n’est rien d’autre qu’un autre acte de manipulation de trop de la part de l’Imposteur de Bangui. Confronté à un isolement diplomatique sans précédent depuis sa mascarade électorale du 27 décembre 2020, suivie du retrait des appuis budgétaires de la France et d’autres bailleurs, du limogeage de la présidente de la cour constitutionnelle, de la rédaction d’une nouvelle constitution et de son adoption comme nouvelle loi fondamentale, toutes les portes lui sont hermétiquement fermées au nez. Car, pour tous, il n’est qu’un vrai putschiste. En effet, il a marché fièrement sur les textes adoptés par la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine qui sont au fondement de l’architecture africaine de gouvernance, à savoir  l’Acte constitutif de l’Union africaine, la Déclaration d’Alger de 1999, la Déclaration de Lomé de 2000, la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance de 2007, et le Protocole portant création du conseil paix et sécurité de l’Union africaine de 2014, auxquels l’Etat centrafricain a régulièrement souscrit, en tant que membre de l’Ua. De ce fait, tout comme les auteurs des coups d’état militaires qui sont systématiquement ciblés par des sanctions de l’Ua, à l’exemple des dernières mesures prises à l’encontre du Mali, de la Guinée, du Burkina – Faso, du Niger et du Gabon, Touadéra doit tout simplement subir les mêmes peines pour avoir opéré des changements anticonstitutionnels dans son pays.

C’est donc pour desserrer l’étau de pressions diplomatiques qu’il a fait soigneusement tisser lui – même autour de son pouvoir, qu’il a instruit son homme de main, en la personne de Jean – Jacques Demafouth, de prendre contact avec le Comité des Sages de l’Ua pour organiser un dialogue inter – centrafricain, à Bujumbura du 5 au 7 octobre 2023. Pour prouver à ses ouailles qu’il n’y est pour rien, il a sollicité l’expertise de sa donzelle Mme Sylvie Baïpo – Témon pour dénoncer officiellement cette initiative. Dans une interview accordée à la DW, la ministre des Affaires étrangères de la RCA a confirmé la tenue de cette rencontre mais n’a pas apprécié la façon dont elle a été planifiée : sans concertation préalable avec son gouvernement, pourtant principal concerné. « Le Groupe des sages de l’Union africaine nous a adressé une note verbale nous informant de l’organisation d’un dialogue inter-centrafricain sans une concertation ou un travail préalable avec le Gouvernement. Les organisateurs doivent surseoir à cette démarche qui vise à nous déstabiliser. C’est un manque de respect à l’égard de notre pays », a-t-elle déclaré. Une vraie comédie à vous couper le souffle, quand on sait que l’Imposteur de Bangui entretient d’excellentes relations avec l’Ua, laquelle s’est abstenue de se prononcer sur les élections truquées du 27 décembre 2020 et s’est refusée à ce jour de reconnaître qu’il a modifié la constitution du 30 mars 2016 pour rester éternellement au pouvoir, suite aux consultations référendaires du 30 juillet 2023 auxquelles a pris part un collège d’observateurs de la Ceeac sous l’autorité du « panafricaniste Bandakaly », sans oublier qu’après avoir été représentant de la Ceeac à Bujumbura, son mentor Jean – Jacques Démafouth vient d’être affecté à Addis – Abéba.

A cette manœuvre du tandem Touadéra – Démafouth, s’ajoutent l’appétit du gain facile, la cupidité et la course aux honneurs. Assurément, selon des renseignements de sources policières et militaires, après l’adoption de la nouvelle loi fondamentale, certains leaders des partis politiques de l’opposition démocratique auraient décidé de jeter l’arme et de rejoindre le camp de leurs bourreaux d’hier. Ils seraient nombreux à se bousculer au portillon, en réponse à des promesses de nominations à des postes juteux. Ce sont donc  ces opposants avec l’appui de petits communicants financés par le pouvoir de Bangui qui ont lancé cette campagne d’information et de sensibilisation autour de la fameuse réunion qui doit se tenir à Bujumbura du 5 au 7 octobre 2023, aux fins de susciter des réactions et tenter d’arracher ce que le bas peuple pense de l’organisation de ces prochains pourparlers. Mais qu’elle soit l’œuvre de Moussa Faki Mahamat et du Comité des Sages qui veulent cacher leurs responsabilités directes dans l’assassinat de la démocratie centrafricaine, sur l’autel de leurs petits et bas intérêts, par leur silence sur les dérives autocratiques de l’Imposteur de Bangui, ou qu’elle soit tissée de toutes pièces par Touadéra, cette histoire d’organisation du Dialogue de Bujumbura ne vaut pas plus qu’une crotte de poule.

Pour avoir officiellement déclaré dans un communiqué de presse qui a suivi le conclave de Paris du 25 septembre 2023, qu’ils ne reconnaissent pas la Constitution du 30 août 2023 qui en sont issues ou en seront issues, que le régime actuel est illégal et illégitime et qu’il n’y a d’autre alternative compte tenu du verrouillage de toutes les institutions et de la mise en œuvre d’une politique de répression systématique et des forces politiques et sociales et des citoyens, que de lutter résolument et de manière concertée pour le rétablissement pour une démocratie véritable, l’ensemble des forces politiques et sociales centrafricaines, ne sauraient baisser les culottes face à l’Imposteur de Bangui et prendre part à cette énième mascarade de dialogue sous l’égide de l’Ua. Pour éviter de subir la vindicte populaire, attaché aux valeurs de la démocratie et de l’état de droit, aucun leader de parti politique crédible et sérieux, ayant participé à la rencontre de Paris, ne pourrait commettre cette forfaiture et prendre part à ce genre de fora sans lendemain, et de causeries entre amis.

Car, si la démocratie veut être porteuse de bien-être, développement, justice et vérité à travers le monde, elle ne saurait faire fi du dialogue. « L’alternative-dialogue », quatrième pouvoir du système démocratique, fera ressortir la vérité qui se trouve entre le « tu » et le « je », entre la majorité et la minorité, bien mieux que le simple vote mathématique. Envisagée sous l’angle du pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple, la démocratie est la prise en compte de la volonté de la majorité. Et, qui parle de majorité parle également et inévita­ble­ment de minorité. Que devient cette minorité quand l’élection fait ressortir la volonté de la ma­jo­rité ? Un peuple réunit toujours ces deux pôles – minorité et majorité. À titre d’exemple, notons qu’en 2002, la rébellion armée a affirmé revendi­quer au nom des populations du nord de la Côte d’Ivoire qui étaient marginalisées parce que ne représentant qu’une minorité dans la société ivoirienne. Minorité non prise en compte dans les procédures et projets de développement du pays.

Il ressort de cet exemple que le système démocratique actuel, basé sur la victoire de la majorité, crée des frustrations. Cette lacune fondamentale de la démocratie rappelle qu’elle ne fait pas le bonheur de tout le monde, qu’elle ne peut écouter tout le monde. À la lumière de ce constat, il appa­raît évident que la population a le droit de contester le gouvernement élu par la majorité – deuxième idée sur laquelle on s’accorde aisément. Géné­ralement, il y a contestation quand on n’est pas d’accord avec les décisions des dirigeants. Cependant, ce droit de contester ne signifie malheureuse­ment pas qu’on soit entendu par le pouvoir. Quand il y a litige, l’idée du dialogue veut que toutes les parties soient entendues et écoutées. Mais dans le système démocratique, il n’existe que deux solutions : être pour ou contre ; d’où la nécessité de trouver des solutions concrètes à cette lacune de la démocratie. Il faut recadrer la notion de démocratie en élargissant son champ d’action aux pratiques du dialogue et du compromis et en l’ouvrant à la participation régulière des citoyens.

Fort de ce qui précède, une réelle démocratisation et une réforme de l’Etat ne pouvant devenir une réalité que si les acteurs centrafricains arrivent à surmonter leurs désaccords d’une manière consensuelle et s’abstiennent de recourir à la violence pour accéder au pouvoir ou pour le garder, le dialogue politique inclusif était devenu impératif et devant être recentré sur l’organisation des élections de 2020, au lendemain de la dénonciation de l’Accord de Paix par les groupes armés qui ont créé la CPC, et à la demande de la cour constitutionnelle, de la communauté internationale le G5 y compris, et de toutes les forces vives de la nation. Malheureusement plus que jamais l’otage d’un premier cercle de parents et de partisans jusqu’au-boutistes, l’Imposteur de Bangui a refusé d’organiser ce dialogue politique inclusif pour des concessions indispensables à une véritable démocratisation en République centrafricaine. Pourquoi donc revenir sur la pointe des orteils pour parler d’un dialogue, alors qu’il a opéré le 30 août 2023 un véritable coup d’état constitutionnel, et qu’étant putschiste, il ne lui reste qu’à rendre son tablier pour un retour à l’ordre constitutionnel ?

Qu’il le fasse ou qu’il refuse de le faire, le peuple centrafricain, à travers ses acteurs politiques et ceux de la société civile, rejette toute forme de dialogue avec le régime de Bangui, et est appelé, conformément aux dispositions de l’article 29 de la constitution du 30 mars 2016, à résister et à user de tous les moyens pour chasser Touadéra du pouvoir et rétablir la Démocratie chèrement acquise en 1993 !

Jean – Paul Naïba

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