Centrafrique : crise d’une région plus que celle d’un pays ?

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Plusieurs questions soulevées dans cette analyse nécessiteraient une réflexion plus générale, dont quatre me semblent immédiatement importantes car elles vont se poser de manière récurrente dans les mois qui viennent en République centrafricaine et en Afrique centrale.

La première est évidemment l’avenir de la Russie sur le continent africain et la polarisation
qu’elle génère. La deuxième procède d’une réflexion plus systématique sur le rôle du mercenariat et la construction de l’Etat en Afrique et ailleurs. La troisième, en phase avec des interrogations sahéliennes, porte sur la montée globale de l’autoritarisme et la décomposition des armées. Enfin, la dernière est le devenir non seulement d’un pays mais aussi d’une région, car la crise en Centrafrique pourrait entrer en résonance avec celles plus ou moins avancées de ses voisins de la région : Tchad, Soudan, Cameroun, RDC, Congo-Brazzaville, etc.

Les dynamiques politiques que j’ai décrites s’inscrivent dans un contexte global (et donc aussi africain) de retour des autoritarismes. L’intérêt du cas centrafricain est de rappeler la résurgence d’une dynamique déjà repérable au cours des dernières années du régime de François Bozizé et de montrer comment un Etat déliquescent sait jouer de ses propres faiblesses et d’une configuration régionale et internationale particulière pour aujourd’hui contraindre le champ politique et terroriser sa propre population en construisant un ennemi forcément étranger et en instrumentalisant la Russie pour sa pérennisation. Les moyens et techniques de coercition sont d’une grande modernité, même s’ils s’appuient sur un répertoire de pratiques coercitives déjà bien rodées en Afrique centrale. Cette symbiose entre Wagner et les dirigeants centrafricains mérite d’être étudiée pour ce qu’elle est : une manière graduelle, en partant d’un besoin légitime de protection des populations, de sécuriser un régime, puis une présidence alors même que les conditions sécuritaires déclinent fortement pour les gens du commun. C’est ce modèle que Wagner met en œuvre sur les sollicitations de la junte malienne avec, à terme, les mêmes conséquences dirimantes pour la population.

Mais la fixation occidentale sur Wagner, quoique compréhensible, ne doit pas nous faire
oublier plusieurs aspects essentiels. Le premier est que la compagnie Wagner ne constitue plus la seule offre sur le marché en forte croissance de la protection des régimes aux dépens de leur population. En effet, le succès du Rwanda, moins publicisé que la présence de Wagner, donne une indication sur la montée en puissance de logiques plus sécuritaires que militaires sur le continent. Le Rwanda de Paul Kagamé n’aidera à la construction démocratique ni en RDC, ni en RCA, ni au Bénin, ni au Mozambique. Le modèle qu’il semble fournir indique bien que les pays occidentaux ne sont pas aussi mobilisés qu’ils le prétendent pour défendre la démocratie. C’est ce que la France démontre dans ses relations avec des Etats « militarisés » comme le sont aujourd’hui le Tchad, le Rwanda, l’Ethiopie, l’Egypte et l’Algérie.

Mais la question va au-delà des alliances et des soutiens internationaux. Il faut aussi s’interroger sur le fait que les démocratisations obtenues de haute lutte au début des années 1990 n’ont pas produit les résultats escomptés en termes d’ouverture de l’espace public, de renégociation des inégalités sociales et d’amélioration globale du niveau de vie. Il est facile de blâmer la corruption des élites africaines, ou alternativement les injustices du système international. L’analyse est plus dialectique, historique et elle montre que les nouveaux autoritarismes qui prennent forme sous couvert d’un populisme anti-impérialiste bon teint ne feront guère bouger les lignes ni au niveau intérieur ni au niveau international. L’intérêt pour les cryptomonnaies en Afrique procède de cette volonté d’échapper à une situation bloquée, et cristallise des désirs tout à fait différents : devenir riche très vite (car on reconnaît la nature hautement spéculative, proprement magique, de ce secteur), ne plus être lié à l’histoire coloniale (adieu franc CFA, vive la monnaie digitale), être d’emblée un citoyen global qui peut vivre (et consommer) à Shenzhen, à Bruxelles ou à Londres. On peut en sourire, surtout lorsque les mêmes partisans de ces cryptomonnaies font parade de leur soutien aux militaires et à leurs alliés russes, en oubliant l’oppression charriée par les uns et les autres.

La situation plus que calamiteuse des populations devrait relever d’une urgence politique
internationale, mais comme l’a rappelé le Prix Nobel de la paix congolais Denis Mukwege,
la société des Etats sait bien vivre ses amnésies sélectives et ses amourachements jusqu’à ne plus prêter qu’une attention distraite à certaines crises ou certains événements. Pour ce qui concerne la RCA, Bangui a fonctionné comme une bulle : la dissémination de la violence en zone rurale, la milicianisation des populations comme des appareils de force gouvernementaux, l’accroissement des migrations forcées internes et régionales (voir figure 2 en annexe), tout cela a pu faire vivre un système d’aide désuet, mais si efficace pour attester de l’utilité d’une présence des casques bleus. Jamais la direction de la Minusca n’a voulu tirer les leçons politiques d’une telle détérioration des conditions de vie en province, berçant le siège new-yorkais d’un optimisme de bon aloi et permettant au responsable des opérations de maintien de la paix, lors de ses brefs séjours en RCA, de visiter de beaux projets réalisés par des associations de femmes ou de jeunes hors de la capitale, après l’indispensable célébration de la coopération avec le gouvernement. Les diplomates, eux, ont exprimé des points de vue variés mais en définitive, c’est la situation
sécuritaire de Bangui qui est restée cardinale dans les analyses politiques du régime ou du pays.

La réalité n’est pas là et, surtout, elle est plurielle et contradictoire. Certaines zones vivent
aujourd’hui comme elles vivaient avant la crise de 2013, quelquefois un peu mieux si l’on ne s’intéresse pas au sort des musulmans. Ailleurs, c’est-à-dire dans le centre, l’est et le nord du pays, l’insécurité est à ce point routinière que la population peine à comprendre pourquoi les grandes ONG humanitaires rétractent leurs opérations et confient à des ONG nationales la gestion de facilités si indispensables à la population. Les peurs, les rumeurs fondées ou non, les embuscades réussies ou non, constituent en RCA comme dans l’est de la RDC une gouvernementalité des économies minières structurées autour de la présence d’hommes en armes, quelle que soit l’autorité censée les commander.

Ce que l’on voit à Bangui, c’est une économie concessionnaire où la parole de l’Etat est minée par son propre comportement. Le nouveau venu russe a ainsi pu se saisir de concessions sur le diamant et l’or tout en mettant en place des partenariats pour le bétail et le bois, mais l’Etat nouveau panafricaniste n’a plus aucun discours sur le développement, seulement sur l’opportunité de revisiter des contrats pour en annuler certains (comme récemment celui octroyé à la compagnie sud-africaine Dig Oil) pour obtenir de nouvelles avances de trésorerie. En province, cette nouvelle illustration de l’arbitraire juridique qui souvent règne dans le secteur minier, résonne avec la dépossession et le harcèlement des populations sous couvert d’une restauration de l’Etat et d’une présence accrue de ses agents et de ses alliés. Le gouvernement et la Minusca, toute honte bue, peuvent alors rappeler que le drame des populations vivant sous la coupe des groupes armés est plus tragique encore et que mieux vaut donc se concentrer sur cette dénonciation-là.

A lire les désormais fréquentes analyses sur la Russie en Afrique, au-delà de la RCA, on est
frappé par la posture très communicationnelle de ces approches, à l’instar des déclarations
du président Macron et de ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères. Les notes
publiées par les think tanks français sont une bonne illustration de cette tendance. Il est cependant possible de raisonner d’une autre façon, en se gardant bien de pronostiquer une nouvelle guerre froide, tant il paraît improbable de voir se cristalliser deux camps. La Chine, la Turquie, l’Inde, les pays du Golfe et les autres émergents ont un positionnement compliqué qui ne peut s’analyser à l’aune du seul opportunisme.

La Russie semble incapable de mener une coopération normale (i.e. à l’image de la Chine
ou de la Turquie) avec les pays africains. C’est ce qu’illustre son incapacité à livrer les vaccins Spoutnik mille fois promis au continent. Les experts russes eux-mêmes notent la difficulté de produire un état des lieux des projets adoptés dans le sillage de la conférence de Sotchi en octobre 2019, qui fut indubitablement un grand succès pour la Russie. La raison invoquée n’est pas anodine. Les protocoles d’accord sont signés par les dirigeants russes avant que des études de faisabilité ne soient entreprises ; nombre de projets doivent de ce fait être abandonnés car ils sont irréalisables ou trop chers.

Ensuite, la politique russe envers le continent africain semble surtout opportuniste, faite
d’une série de « coups », comme en RCA et au Mali, qui ne dit rien sur les objectifs concernant les cinquante-deux autres pays du continent qui ont une autre importance que ces deux pays. Que veut par exemple la Russie en Libye ou en Angola ? L’Afrique n’est plus une somme de pays qu’on peut choyer ou rudoyer sans que cela ait des conséquences sur les relations avec les autres pays du continent (la France en fait la dure expérience au Sahel). En ce sens, la Russie est à l’opposé de son allié putatif, la Chine populaire, qui a une relation au long cours avec les pays du continent, investit et s’adapte pour acquérir une hégémonie sans être sous les lumières de l’actualité. Pékin a aussi un agenda sécuritaire pour le continent africain, mais l’avance avec une prudence qui permet d’éviter la formation d’un front occidental, à l’inverse de ce qui s’est passé avec la Russie.
L’importance de Wagner est surjouée par tous les protagonistes de cette rivalité internationale.

D’abord, peu de pays du continent ont réellement besoin de Wagner ou d’un éventuel équivalent occidental : la Tanzanie, le Kenya ou même l’Ethiopie en guerre peuvent avoir besoin de matériel militaire, de formateurs mais pas de mercenaires qui ne leur offrent rien de plus que ce que la coopération interétatique (notamment avec les Etats-Unis ou la Turquie) leur fournit déjà. De plus, Wagner est loin d’être une sinécure. Son service est onéreux et ses résultats ne sont pas impressionnants. En Libye et au Mozambique, dans des conflits très différents, ses employés ont marqué le pas. En RCA, leur supériorité militaire est un fait mais qui sont leurs adversaires ?

Les cris d’orfraie des Occidentaux posent cependant question. La principale différence
entre Wagner et les compagnies militaires privées (CMP) est que Wagner n’a aucune existence juridique, n’est donc jamais comptable de ses actes, ce qui permet tous les débordements. Théoriquement, au moins, dans le monde occidental, les employés de ces CMP sont supposés ne pas être des criminels qui paient par cet emploi leur amnistie. A voir. En tout cas, on sait aujourd’hui que tel n’est pas le cas de Wagner et que cette indifférence au casier judiciaire de ses recrues pourrait expliquer une part des violences commises sur les populations civiles, en RCA comme en Ukraine. Lorsque les premières CMP sont intervenues dans les conflits au Sierra Leone et au Libéria, il y a un quart de siècle, peu d’Etats occidentaux ont réagi. Il a fallu l’implication des grandes organisations de défense des droits de l’homme pour qu’on accepte de discuter un modèle économique qui n’était pas essentiellement différent de celui mis en place par Wagner. Celui-ci se diffuse, se globalise. On l’a vu en Afghanistan où l’offensive des talibans sur Kaboul n’a pu être freinée, notamment parce que le contrôle aérien des hélicoptères militaires afghans était fourni par une CMP américaine dont les membres ont quitté Kaboul, comme tous les citoyens américains. La question du mercenariat et/ou des CMP va donc rester dans l’actualité globale et africaine.

La question de l’influence à travers les réseaux sociaux est essentielle mais il n’est pas
sûr qu’elle soit la mieux posée par les Etats occidentaux qui, eux-mêmes, ne rechignent pas à guider les messages médiatiques et à faire œuvre de propagande. Cela ne signifie pas qu’il faille tout mettre au même niveau. Les militaires américains, sur instruction, n’ont cessé de mentir au Congrès et au public sur l’évolution de la guerre en Afghanistan. Que penser de la réaction française après la bavure commise par Barkhane à Bounti au Mali (pourtant documentée par les organisations de défense des droits de l’homme locales et les Nations unies), récusant toutes les accusations, tout en pointant la propagande russe et en refusant de fournir la moindre preuve de sa version des faits ? Il y a des clarifications à donner avant de vouloir entraîner journalistes et universitaires dans une guerre pour une vérité qui aurait de singuliers points aveugles.

Wagner et ses affidés panafricanistes représentent un vrai danger pour le débat public
africain, en ramenant la complexité des situations à des choix proprement manichéens, en
écrasant l’analyse par l’affirmation idéologique. Mais la critique de ces pratiques ne doit pas
servir à passer par pertes et profits les discours pluriels et contradictoires des opinions publiques africaines sur l’action des puissances occidentales sur le continent.

D’un point de vue africain, Wagner fait écho à d’autres sinistres aventuriers comme
Bob Denard, à la fois en contact avec des services de renseignement d’Etats mais aussi
prompts au lucre. Le temps d’un mercenaire de cet acabit est aujourd’hui révolu sur le
continent. Cependant, le paradigme qu’illustre le groupe de Prigojine n’appartient pas au
passé. C’est aussi un modèle économique et un modèle diplomatique qui sont congruents
avec les attentes de certaines élites du continent. On le voit parfaitement en RCA. On le
voit, de façon plus nuancée, au Mali car l’esprit de corps de l’armée malienne (qui n’est
pas un modèle du genre) est nettement plus vigoureux que celui de l’armée centrafricaine
et parce que le nationalisme malien – quoi qu’on pense de ses débordements – est plus
prégnant dans les élites et la société. L’Afrique des conflits (qui n’est pas toute l’Afrique,
loin de là) recèle de situations qui ne peuvent que susciter comparaisons et inquiétudes.
Faut-il rappeler ici l’est de la RDC et la capacité du Rwanda et de l’Ouganda depuis plus de
vingt-cinq ans à susciter des groupes miliciens qui permettent à ces deux pays d’exporter
du diamant et du coltan alors qu’ils n’en produisent pas sur leur sol national ? En Libye, ce
sont d’anciens rebelles tchadiens et soudanais, mais aussi d’autres, recrutés en Afrique du
Nord ou au Proche-Orient, sans oublier la présence d’éléments des forces spéciales de pays
occidentaux dont la France. Il est curieux d’avoir si peu entendu Paris évoquer les pratiques
du Groupe Wagner en Libye, mais peut-être est-ce parce que les Français soutenaient eux
aussi le maréchal Haftar ?

On touche là à une interrogation plus fondamentale sur la construction de l’Etat et le rôle
de forces mercenaires. Une inquiétude sur le continent est que les compagnies militaires
privées qui ont (bien) vécu sur les interventions internationales en Irak et en Afghanistan sont à la recherche de nouveaux contrats. L’Afrique est, pour elles, un continent d’avenir même si lesdites guerres contre le terrorisme sont en nombre limité. Ce que Wagner prouve est que ce secteur d’activité n’est plus simplement occidental, que d’autres pays sont disposé à jouer la carte d’une privatisation de la sécurité pour leurs intérêts bien compris. Alors qu’on assiste à une diversification du secteur en Russie avec l’émergence de compagnies moins « illégales », d’autres pays – y compris la Chine – s’y mettent et, même en France, certains poussent à une ouverture plus radicale d’un secteur qui reste très contrôlé. Il est donc important de ne pas prendre l’arbre pour la forêt et de constater qu’il y a déjà une déclinaison africaine de ce phénomène.

L’Afrique centrale est le réceptacle de toutes ces dynamiques centrifuges. L’un des maître arguments du président Touadéra pour remiser la Constitution de 2016 était d’expliquer que tous ses voisins avaient abandonné depuis longtemps la limitation du nombre de mandats présidentiels. Pourquoi la RCA devrait-elle être privée d’un droit dont jouissaient ces voisins ? Qu’importent les manifestants fauchés par les balles à Ndjamena en octobre 2022 ou la situation pathétique de la ville de Brazzaville : leurs dirigeants sont là, voyagent à Washington et récoltent un soutien occidental. Alors qu’importe que les villageois paient la rancune sanglante des éléments de Wagner, et que la misère se donne en spectacle dans les rues de la capitale ? Pourquoi pas la RCA, pourquoi pas Touadéra ?

Source : Centrafrique : la fabrique d’un autoritarisme -Roland Marchal, Ceri-Sciences Po

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