Centrafrique : « Coup d’état du 3 février 1976 » : Obrou, Méya, Zatao, Zoukongo et Autres voulaient venger leurs frères d’armes Banza, Mandet, Kolégnako et Autres !

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Par Thierry Simbi

Fidèle Obrou et son frère jumeau Martin Meya sont nés le 3 janvier 1943 à Brazzaville où séjournait leur père Ngoukouzou, militaire de l’armée française, originaire d’Ippy.

Ils ont fréquenté le collège Emile Gentil à Bangui. L’un et l’autre ont mené leurs études jusqu’à la seconde puis Meya, élève de l’ENA, se dirige vers une carrière dans les eaux et forêts tandis qu’Obrou embrasse comme son père, le service de l’armée. Obrou rejoint ainsi l’armée de réserve comme cadet le 16 octobre 1962. Une des priorités de l’époque est la formation accélérée de cadres pour l’armée de la jeune République. Obrou est envoyé à Cherchell, en Algérie, à l’ancienne école des élèves officiers de réserve et en sort lieutenant.

A son retour en Centrafrique, il est nommé commandant de l’école de formation des sous-officiers au camp Kassaï. Il est ensuite promu second lieutenant le 16 Octobre 1964 et supporte le coup d’Etat de la Saint-Sylvestre. Il en fut récompensé intégrant la promotion de réserve en qualité de premier lieutenant le 15 Janvier 1966.

Le 1er août 1968, il rentre en service actif et dirige le groupement d’instruction des forces armées centrafricaines -GIFECA-.

En 1970, il est impliqué avec le capitaine Thomas Mapouka, commandant de la compagnie des transports et l’adjudant Alphonse Zoukongo, tireur d’élite dans un rassemblement de nuit à l’école de formation des sous-officiers au camp Kassaï au cours duquel des munitions furent distribuées. Au dernier moment, ce rassemblement se disperse et les soldats regagnent leur camp. Mais Bokassa flaire le danger.

Mapouka est aussitôt nommé préfet de la Basse-Kotto et envoyé à Mobaye. Obrou est lui nommé à un poste plus neutre et où il ne peut plus disposer de troupes : commissaire général à l’intendance. Obrou est en parallèle propriétaire de deux salles de cinéma, l’Apollo au KM5 et le Comète au quartier Fouh, activité commerciale qui lui rapporte des revenus réguliers. Maurice Espinasse, conseiller juridique à la Présidence et directeur des études à l’école nationale d’administration avait pris Obrou sous sa protection et l’introduit dans le cercle restreint des proches de Bokassa. Après des fiançailles qui eurent lieu en octobre 1972, Obrou se marie avec la fausse Martine le 30 janvier 1973. Il est ensuite promu capitaine et nommé commandant des forces armées centrafricaines.

Il se retrouve souvent avec Meya chez le conseiller à la cour d’appel Pierre-Faustin Maleombho. Ils y rencontrent le transporteur François Kossi et Marc Caldo, un centrafricain d’origine irakienne qui occupe à l’ambassade des Etats-Unis les fonctions de premier adjoint administratif. Ces réunions autour d’Obrou comptent aussi Kossimatchi, Ngouakouzou, Kaïmba, Kossingou, Gandjia et Mandigbou. Obrou y expose qu’il est temps de renverser un régime qui amené le pays a la misère et qu’il faut démettre ce tyran qui tue les uns après les autres tous ses officiers de valeur : Banza, Mandé, Kolegnako…

Le lundi 2 février 1976, Bokassa doit prendre l’avion pour Ndélé et de là se rendre au parc d’Awakaba mais il pleut tellement qu’il renonce à son voyage. Maleombho émet alors des réserves sur l’entreprise d’Obrou estimant, compte tenu des éléments défavorables, que le projet n’était pas « cautionné par le ciel ».

Le mardi 3 février 1976, Bokassa arrive et monte au salon d’honneur de l’aérodrome. A 10h, il emprunte l’allée qui mène à son avion suivi de son aide de camp le capitaine Bozizé, les responsables de la compagnie de sécurité Magna et Samba ainsi que ses ministres Gon, Potolot, Frank, Marie-Christine Gbokou et son médecin personnel le Dr Pinerd…

A l’intérieur de l’enceinte de l’aérodrome, l’adjudant Zoukongo en civil doit lancer la grenade et les trois caporaux Kaïmba, Kossimatchi et Ngouakouzou doivent après l’explosion encercler le chef de l’Etat et neutraliser son entourage. Zatao, Grâce à Dieu et Gandjia sont eux à l’extérieur près de la porte d’entrée pour protéger la fuite des assaillants en cas d’échec.

Bokassa s’apprête à quitter le porche quand soudain un engin passe a une vingtaine de centimètres derrière lui et achève sa course devant les plantes vertes du porche. Le colonel Otto, qui arrive de Berengo pour rendre compte d’un accident de voiture, a vu quelque chose passer, en un éclair il comprend et s’écrie : « Attention grenade ! » Il court vers Bokassa et, avec Bozizé, Potolot et d’autres ministres, le pousse hors du porche.

Il n’y aura finalement pas d’explosion, la grenade n’explosant pas. Le capitaine Bozizé qui a ramassé cette grenade affirmera que si elle avait explosé, cette grenade aurait tué Bokassa et de nombreuses personnes autour de lui. Mais la base de la grande s’en était détachée et l’explosion n’avait pas eu lieu faute de compression. Bokassa rapidement entouré réalise ce qui vient de se passer.

Les éléments d’intervention du groupe Obrou n’accomplissent pas les gestes prévus, décontenancés par cette grenade qui n’explose pas… Zoukongo franchit le portail de sortie et s’enfuit vers les hangars des magasins de marchandises rapidement poursuivi par Otto et des agents de la sécurité présidentielle…

Quelques minutes après, Bokassa, solidement entouré, quitte la cour d’honneur et se dirige vers la sortie des passagers affirmant à ceux qui viennent aux nouvelles : « C’est un coup d’Etat, on m’a raté. » Ministres et agents de sécurité l’entourent et lui conseillent d’attendre des secours. Les ordres partent de toutes parts. Bokassa demande à son ministre de la défense, Gon, de consigner le camp.

Obrou s’en va et quitte l’aérodrome après avoir récupéré son frère. De leur côté Kossi et Maléombho, venus en spectateurs, rentrent chez eux.
Barthélémy Gandjia a lui pris le volant de la voiture d’Obrou avec à ses côtés le lieutenant Grâce à Dieu. Son départ précipité n’a pas échappé au colonel Madou, qui le prend en chasse avec la voiture-sirène de la police. Assombélé monte avec lui et tous deux, au passage devant le commissariat du 4e arrondissement, alertent le commissaire Ismaïla Namiga, qui se joint à la poursuite sur une grosse moto. La voiture fonce vers le kilomètre 12 à travers le quartier Gobongo. Grâce à Dieu tire sur ses poursuivants et les maintient à distance mais, au poste de contrôle du kilomètre 12, la barrière les stoppe. Grâce à Dieu veut la faire sauter à la grenade mais dans sa précipitation il oublie qu’il a remonté la vitre. La grenade explose dans ses mains, les policiers découvrent son corps déchiqueté et arrêtent sans difficulté le chauffeur Gandjia, abasourdi, hagard mais indemne.

A l’aérodrome, c’est toujours la confusion. Les forces de l’ordre encerclent le magasin d’Air Afrique. Zoukongo qui s’y est retranché dispose d’un pistolet automatique et d’un pistolet-mitrailleur ; il tire quelques coups puis se replie dans le fond du hangar. Il se défend pendant près d’une heure puis, voyant que toute résistance est inutile, il retourne son arme contre sa tempe et se donne la mort. Entre-temps, environ une demi-heure après le jet de la grenade, arrivent enfin les premiers secours. Apres avoir quitté l’aérodrome, Obrou est passé chez lui pour prendre une tenue civile et dire au revoir aux siens. Accompagné de son frère Meya, il retrouve Zatao au bar Apollo. Les trois fugitifs se dirigent maintenant vers Ouango et traversent le fleuve.

Pendant ce temps, au palais, Bokassa constate qu’Obrou manque à l’appel. Des officiers affirment l’avoir vu dans la matinée avec Zoukongo et Grâce à Dieu. Il découvre qu’il a été trahi par son gendre. Bientôt il en a la certitude car Gandjia, qui s’est remis peu à peu du choc, passe aux aveux. Il s’agissait d’un complot ourdi par Obrou et il en indique tous les membres. Bokassa constitue aussitôt une commission d’enquête, présidée par le président du Tribunal militaire permanent et comprenant douze officiers de police judiciaire, gendarmes et policiers. La commission siège dans la salle des réceptions du palais de la Renaissance. Dans l’après-midi, on arrête le premier conjuré, le magistrat Maléombho, il nie tout malgré l’accusation formelle de Gandjia avec lequel il est confronté. Son obstination prendra fin le 9 février 1976 quand Maleombho avouera finalement sa participation.

Après avoir franchi le fleuve, Obrou, Meya et Zatao marchent vers Zongo ou ils passent la nuit. Le lendemain, ils empruntent un camion à destination de Gemena. Se sachant poursuivis par les gens de Bokassa, ils se présentent d’eux-mêmes au service de sécurité zaïrois. Le vendredi 6 février 1976, quand ils voient au-dessus de la ville un avion aux couleurs centrafricaines, ils savent que pour eux tout est fini.

Dans l’avion qui les ramène à Bangui, Zatao se déchaine malgré ses menottes préférant mourir dans un accident d’avion que d’être livré à Bokassa. Mais l’avion se pose sans encombre et au pied de la passerelle, Bokassa attend les fugitifs. Les trois hommes, menottes aux mains, attachés ensemble, descendent sous les quolibets de Bokassa qui reproche à son gendre sa trahison. Au palais de la Renaissance, Bokassa, Catherine, les membres de sa famille, ministres et ambassadeurs, assis face à eux, écoutent leurs explications. Bokassa a envoyé chercher l’épouse d’Obrou, Martine, qui est enceinte de plusieurs mois. Elle s’assied à côté de Catherine qui s’adresse à Obrou : « on s’est toujours douté avec Papa que tu avais voulu prendre notre fille pour nous approcher. » Obrou s’excuse d’avoir manqué à ses devoirs envers son père, Meya en fait autant tandis que Zatao ne dit mot. Après cette cérémonie théâtrale voulue par Bokassa, les trois hommes sont interrogés par les enquêteurs. Obrou reconnait être l’instigateur du complot qui devait mettre fin au régime Bokassa indiquant avoir déjà effectué plusieurs tentatives infructueuses ces derniers mois.

Le jeudi 12 février 1976, à 7h du matin, tous les accusés, entassés à plat ventre dans un camion, sont conduits au stade omnisports. Tous se retrouvent pieds et torse nus, menottés aux mains, devant le tribunal, présidé par Antoine Grothe, assisté du commandant Kpokoumondé, du capitaine Grélombé et au banc du ministère public, le capitaine Yangongo. L’atmosphère est pesante.

A l’extérieur, beaucoup écoutent la diffusion des débats que la radio retransmet en direct. Le greffier, le lieutenant Zébé, donne lecture de l’acte d’accusation puis les accusés sont dirigés vers une salle annexe. Ils comparaissent ensuite séparément l’un après l’autre devant le tribunal. Le public admire le ton crâne du capitaine Zatao. Vers 18h, les débats sont terminés et, après un bref réquisitoire du commissaire du gouvernement, le tribunal se retire pour délibérer. Il est 19h quand il revient dans un silence pesant. Obrou, Meya, Zatao, Gandjia, Maleombho, Kossi, Caldo et Ndiaye Moussa sont condamnés à mort. Le tribunal condamne à mort par contumace les quatre fugitifs : Kaïmba, Kossimatchi, Mandigbou et Ngouakouzou. Le vendredi 13 février 1976, les huit condamnés à mort sont embarqués en camion et conduits au champ de tir au-dessus du camp Kassaï où ils sont fusillés.

Bokassa fera aussi arrêter la mère d’Obrou, son oncle Wandé, son cousin le commandant de la musique Paul Bangui, le beau-père de Meya, Denis N’Garrit, préfet à Sibut. Bokassa lancera aussi une opération punitive sur Bria et sur Ippy via une section de l’armée avec mission d’arrêter tous les suspects. Ils appréhendent ainsi le sous-préfet d’Ippy, Daniel Namséné, un Gbaya qui avait été le collègue de Meya a l’ENA, le premier adjoint au maire et cousin germain d’Obrou, Alfred Pounaba, ainsi que le commandant de la brigade de Bria, Joseph Hondet. On arrête aussi pêle-mêle une cinquantaine de personnes, paysans, artisans, commerçants qui, peu ou prou, avaient eu des relations avec Obrou. Tout ce monde est transféré à Bangui ou un important tri est opéré. On ne garde plus que le sous-préfet, l’adjoint au maire et le commandant de brigade.

Tous trois sont conduits en prison mais le commissaire du gouvernement les fait libérer, le Tribunal militaire n’ayant trouvé aucun motif d’inculpation contre eux. Une autre opération collective est dirigée dans la région de Djoukou, a une centaine de kilomètres à vol d’oiseau à l’est de Bangui.

Le 21 juin 1976 le ministre de la défense nationale, Jean-Robert Zana, y dépêche une équipe de sept militaires et gendarmes avec mission de rechercher et de ramener Paul Mandigbou, condamné à mort par contumace, qui avait fui vers cette région dont il était originaire.

Le 3 décembre 2018

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