Centrafrique : « c’est le président centrafricain qui a choisi la voie du désespoir et de la terreur », selon la chercheuse Nathalia Dukhan à The Sentry

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The Sentry analyse la stratégie du Groupe Wagner en RCA

Sandrine Blanchard
Il y a 25 minute(s)

« Les architectes de la terreur. Le plan du Groupe Wagner pour la capture de l’Etat en République centrafricaine », voilà le titre du rapport de l’ONG The Sentry qui analyse les objectifs d’expansion de l’entreprise russe.

L’ONG The Sentry vient de publier un rapport sur la présence du groupe Wagner en République centrafricaine. Aboutissement de cinq ans d’enquêtes sur le terrain, ce document explique comment le groupe russe a pu faire son entrée dans le pays en 2018, jusqu’à prendre le quasi contrôle des forces de sécurité centrafricaines et surtout faire main basse sur les ressources naturelles (les minerais, l’or, le bois) du pays en échange de « services de protection » et, donc, avec la complicité de l’Etat centrafricain.

La RCA comme laboratoire

Nathalia Dukhan, chercheuse à The Sentry, a participé à l’élaboration de ce rapport intitulé « Les architectes de la terreur. Le plan du Groupe Wagner pour la capture de l’Etat en République centrafricaine ». Elle nous explique comment la Centrafrique a servi en quelque sorte de laboratoire au groupe Wagner pour mettre au point sa stratégie.

« On voit qu’ils ont utilisé massivement de la propagande au Mali. Ils ont recruté des membres de milices armées pour soutenir les combattants de Wagner en RCA, et ils font la même chose au Soudan et en Libye, explique la chercheuse. Il y a une collaboration entre Wagner et les RSF [Forces de soutien rapide de Hemedti, ndlr] au Soudan et avec Khalifa Haftar en Libye. Ils ont testé en RCA des instruments de domination qu’ils exportent maintenant. »

Au Mali notamment mais aussi, dans une moindre mesure, au Burkina Faso. Le Cameroun, lui, raconte Nathalia Dukhan, est utilisé par Wagner comme plateforme logistique. Et le groupe est en train de participer, selon la chercheuse, à la déstabilisation du Tchad.

La responsabilité du président Touadéra

Mais dans le cas de la RCA, ce sont les Russes qui ont négocié avec les groupes armés, et notamment celui de Nourredine Adam, pour obtenir une sécurisation de sites miniers comme celui de Ndassima, la mine d’or la plus importante du pays.

Et c’est grâce à cet entregent des Russes que le président Touadéra a été en mesure de signer l’accord de paix de Khartoum avec les milices armées qui étaient actives en Centrafrique. Dans ces conditions, avait-il réellement le choix de refuser de coopérer avec le groupe Wagner par la suite ? Oui, de l’avis de Nathalia Dukhan qui affirme qu’« il y a toujours une autre voie possible quand cela engage un pays entier ».

D’après elle, Faustin-Archange « Touadéra sait très bien qu’il utilise Wagner pour protéger son pouvoir, quel qu’en soit le prix. On voit que certains de ses proches conseillers travaillent avec des bandits ou des gangsters (..) »

« J’ai parlé avec un commandant militaire à la tête d’une unité de la garde présidentielle, raconte Nathalia Dukhan. Il m’a dit : « Nous avons été entraînés par les Russes à protéger Touadéra. » (…) La chercheuse estime donc que « c’est [le président centrafricain] qui a choisi la voie du désespoir et de la terreur« .

Dans ce rapport, The Sentry tente de montrer « que les activités criminelles de Wagner n’auraient pas été possibles sans le soutien des autorités centrafricaines. Les responsables locaux sont tout aussi responsables que Wagner de cette guerre par la terreur.  Nous avons collecté de nombreux témoignages et rassemblé des preuves pour tenter de comprendre qui était le plus responsable de cette campagne de terreur si bien orchestrée. En fait, Wagner a sa propre responsabilité car il use de la peur pour soumettre la population à son autorité. Mais le président Touadéra est responsable d’avoir accordé ce mandat à Wagner de rétablir l’autorité de l’Etat dans le pays, mais au détriment du peuple dans son ensemble », déclare Nathalia Dukhan.

C’est pourquoi, dans ses recommandations, The Sentry suggère d’inclure aussi les responsables politiques et militaires des pays qui font appel à Wagner dans les enquêtes et éventuelles poursuites judiciaires qui seront engagées.

Une volonté d’expansion

Pour l’ONG, le danger Wagner est loin d’être écarté. « La véritable menace, c’est que ce groupe est en pleine expansion et gagne en puissance », raconte Nathalia Dukhan qui poursuit : « La guerre en Ukraine n’a pas mis fin au groupe Wagner ni même entamé ses activités. Il a su maintenir une forte présence dans les pays où il était déjà et même étendre son influence. On a entendu parler du Burkina Faso. Et on sait que le groupe Wagner est impliqué dans la déstabilisation du Tchad. C’est sa prochaine cible, mais en réalité il vise le continent africain. Il ne s’arrêtera pas là. »

« En RCA, ils ont mis au point une stratégie de domination en pillant les ressources du pays, résume la chercheuse de The Sentry. Le modèle de développement utilisé par Wagner varie d’un pays à l’autre mais on peut parler d’un business model très demandé car il y a de nombreux cleptocrates et dictateurs qui voient d’un bon œil les services de protection et de sécurité proposés par Wagner pour protéger leur pouvoir à eux. »

DW

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