Centrafrique, atelier du mensonge

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Par Francis LALOUPO

Centrafrique, atelier du mensonge

Avant de s’étendre à d’autres pays du continent, la production et la diffusion des infox ont trouvé en Centrafrique un sanctuaire particulièrement fécond. Sur fond de guerre informationnelle de la Russie, le phénomène a désormais pénétré tous les domaines de la vie nationale.

En République centrafricaine (RCA), au cours des cinq dernières années, l’émission et la consommation de fausses informations se sont imposées dans le registre de l’ordinaire. De la vie sociale à la politique, des médias aux activités économiques, aucun secteur n’est épargné. La désinformation a infusé tous les espaces de la vie nationale. Totalement intégrée dans les stratégies de communication du pouvoir politique, elle sert aussi d’objet de commerce pour des médias aux orientations douteuses, financés par la Russie. Il en est de même pour les cyberactivistes juchés sur les miradors des réseaux sociaux et prêts à bondir sur les proies désignées par leurs commanditaires. Inexorablement, les petits et grands arrangements avec la vérité sont pratiqués par le commun des Centrafricains qui en usent, aussi bien dans les centres urbains qu’en zones rurales, comme un moyen ordinaire de règlements de comptes. On le sait, le Centrafrique s’est, en l’espace de quelques années, mué en un domicile connu des pratiques de désinformation. D’abord laboratoire expérimental, il a été consacré zone d’activités privilégiée et territoire de franchise des œuvres du groupe russe Wagner accomplissant les objectifs d’une guerre informationnelle à travers le continent.

La pyramide de la désinformation

Le 28 août 2021, des milliers de Centrafricains avaient participé à un rassemblement dans la capitale Bangui à l’initiative de Radio NdekeLuka (RNL), la plus écoutée du pays. Avec l’appui de la Fondation suisse « Hirondelle »et de l’Union européenne, cet événement constituait le point d’orgue symbolique d’une vaste campagne de sensibilisation de la population sur les méfaits de la désinformation. A cette occasion, la Fondation Hirondelle relevait que « la désinformation a un impact important sur la population centrafricaine, elle accentue la crise sécuritaire et fragilise davantage le travail des acteurs impliqués dans la construction de la paix et du processus démocratique ». Quelques mois plus tard, Yao Agbetse, expert indépendant des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en RCA alertait sur « les discours de haine, les incitations à la violence, le recours à la manipulation, à la désinformation et à la mésinformation dans les médias et sur les réseaux sociaux ». S’adressant aux membres du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, il indiqua que « cette situation empoisonne les relations entre les autorités centrafricaines, leurs partenaires techniques et financiers et les organisations de la société civile ; elle dégrade la confiance des acteurs et entrave le processus de réconciliation et la marche vers la paix ».

Comment en est-on arrivé là ? 

Une conjonction de facteurs a engendré ce contexte délétère. Au sommet de la pyramide de la manipulation des opinions, les stratégies politiciennes du régime en place fortifiées ou élaborées par les prestataires de Wagner invités en RCA depuis 2018. A cela s’ajoute la sordide complicité de certains médias qui ont fait de l’exploitation des fake news un nouveau débouché économique. Le tout se conjugue avec une industrie de production et de diffusion de fausses nouvelles servant de carburant à la gestion des intérêts de la Russie en quête de nouvelles opportunités économiques et de matières précieuses. Compte tenu de cette configuration, le Centrafrique, avec une population fragilisée par une interminable crise multidimensionnelle, se présente comme une cible offerte et particulièrement perméable. Il faut dire que la séquence russe en cours depuis 2018 intervient après toutes celles qui, depuis les années 1980, ont fait du Centrafrique le théâtre de toutes les crises et des aventures crapuleuses…

Un pouvoir organisateur patenté de la désinformation

Le régime du président Faustin-ArchangeTouadéra s’est appliqué à instaurer la pratique du mensonge, en tant que mode de gouvernement et culture sociale. Ayant lié sa survie à la présence à ses côtés des éléments de Wagner, ce pouvoir qui se défie désormais des règles démocratiques, est donc devenu lui-même un organisateur patenté de la désinformation. Soutenu par la technologie de Wagner qui applique par ailleurs son propre cahier des charges, le dirigeant centrafricain a laissé prospérer des méthodes jusqu’alors invraisemblables d’une propagande où l’excès le dispute aux plus renversantes audaces. Morceau choisi de cette propagande, le film « Turist » produit par les officines de Wagner, et projeté en mai 2021 à Bangui, en présence de ministres centrafricains. On y voit les forces russes combattre « avec bravoure » des groupes armés non étatiques, tandis que des « agents occidentaux » – et singulièrement français – sont présentés comme des complices de rebelles. En mars 2022, des Centrafricains avaient défilé dans les rues de Bangui pour soutenir « jusqu’à notre dernier souffle (sic) »la Russie, dont les troupes venaient d’envahir l’Ukraine. Il n’avait alors échappé à personne que cette manifestation avait été organisée par des membres de Wagner, devenus co-gestionnaires du pouvoir politique à Bangui… De plus en plus visée aussi, la Minusca (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique) victime d’offensives de décrédibilisation, et notamment accusée sur les réseaux sociaux de « collusion avec des rebelles ». Face à ces manœuvres, aucune réaction du pouvoir qui, par ailleurs, jamais ne condamne les exactions récurrentes et documentées commises par des mercenaires de Wagner à l’encontre de certaines catégories de la population.

Le logiciel Wagner

Début mars 2023, le président Faustin-Archange Touadéra s’était soudainement pris à dénoncer un prétendu « complot de l’Occident » visant à piller les ressources du Centrafrique. Une déclaration qui ne renvoyait à aucune réalité vérifiable, et qui aurait pu prêter à sourire, venant d’un homme qui a délivré un visa illimité et discrétionnaire de prédation des ressources du sous-sol centrafricain à son allié Wagner vaguement rebaptisé Africa Corps (1). Pleinement acquis au logiciel wagnérien de la désinformation, le dirigeant centrafricain qui aspire à présent à une présidence à vie, n’avait pas hésité, en cette même année 2023, à recourir à des manœuvres de désinformation, relayées par les médias à sa solde, pour diaboliser ses adversaires politiques, en les suspectant des pires conspirations, tout en désignant des acteurs invisibles, notamment l’ambassadeur de France et autres « agents occidentaux », comme des ennemis déterminés à rayer le Centrafrique de la surface du globe. Une recette bien connue désormais, faite de manipulations de l’opinion, de diffusion d’infox, de dénigrement des oppositions, de désignation de « complots extérieurs ». La recette du protocole de Moscou. Qu’importe la vraisemblance, l’important est de créer un « climat », un nuage de doutes et de soupçons.

Mais, bousculé par les nécessités d’un pays dont rien ne parvient à freiner la ruine, Faustin-Archange Touadéra n’hésite pas à adjoindre à l’exercice du mensonge, celui de la duplicité. Nombreux sont les observateurs qui s’interrogent actuellement sur la destination de l’opération de « rapprochement » engagéedepuis le second semestre de l’année 2023entre Paris et Bangui. Opération confirmée en avril dernier, lors d’une rencontre à Paris entre Touadéra et son homologue français Emmanuel Macron. Après avoir mené ou encouragé de virulentes campagnes anti-françaises au cours des dernières années, quelles peuvent être, selon le président centrafricain, les termes de ce nouveau « rapprochement » ? La question se pose, d’autant que le contentieux lié à la présence de Wagner en RCA demeure entier entre Paris et Bangui. On pourrait en dire autant, s’agissant des « négociations bilatérales » entreprises à la fin de l’année dernière avec les Etats-Unis sur un déploiement en Centrafrique de forces américaines de « conseil et de sécurité », en lieu et place des mercenaires de Wagner. Malgré cette « reprise de contact » avec Washington, des interlocuteurs américains attendus début janvier 2024 à Bangui ont été refoulés à leur arrivée à l’aéroport, sur ordre des hommes de Wagner. Une pagaille… A se demander si Touadera est toujours « souverainement » aux commandes de cet hypothétique Etat centrafricain.

Affolées par le trouble carnaval de la désinformation, des stratégies d’influence, des manipulations communicationnelles et des vérités alternatives, plusieurs organisations centrafricaines de la société civile multiplient les alertes. D’autant que le phénomène suscite des vocations et constitue de nouvelles filières pour des jeunes en mal de débouchés. Au centre des préoccupations, le risque de l’ancrage durable de cette anomalie, ainsi que ses conséquences, à terme, sur la société centrafricaine.

(1) Nouvelle appellation de Wagner, après l’assassinat de son chef Evgueni Prigogine le 23 août 2023, et la reprise en main de l’entité paramilitaire par le Kremlin. Après avoir longtemps nié toute relation avec cette « société privée », Vladimir Poutine avait reconnu au lendemain du « coup d’Etat » manqué de Prigojine l’avoir financée « de mai 2022 à mai 2023 » à hauteur de 86 milliards de roubles (1 milliard d’euros).

Francis LALOUPO
Source : LSI AFRICA

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