Centrafrique – Anicet-Georges Dologuélé : « J’ai été doublement pénalisé : par Touadéra et par Bozizé »

0
202
Centrafrique – Anicet-Georges Dologuélé : « J’ai été doublement pénalisé : par Touadéra et par Bozizé »
28 janvier 2021
Par Pacôme Pabandji
Arrivé deuxième à l’issue de la présidentielle du 27 décembre, Anicet-Georges Dologuélé conteste la régularité de la réélection de Faustin-Archange Touadéra et affirme avoir été « pénalisé » dans les urnes par l’appel au boycott lancé par l’ancien président, François Bozizé.
La Cour constitutionnelle a beau avoir validé les résultats de la présidentielle du 27 décembre, l’opposition conteste toujours la régularité de la réélection de Faustin-Archange Touadéra. C’est également la position d’Anicet-Georges Dologuélé, candidat malheureux à la magistrature suprême (il a officiellement recueilli 21% des suffrages). Partisan d’une concertation « pour éviter le pire », il est accusé par le clan Touadéra d’être un soutien politique de la coalition rebelle, la Coalition patriotique pour le changement (CPC), qui a lancé une offensive sur Bangui, fin décembre – ce dont l’intéressé se défend.
Regrette-t-il l’alliance conclue, avant le premier tour, avec l’ancien président François Bozizé ? Que peut l’opposition face à un Touadéra soutenu par les Russes et les Rwandais ?… Anicet-Georges Dologuélé a répondu aux questions de Jeune Afrique.
Jeune Afrique : La Cour constitutionnelle a confirmé la victoire de Faustin-Archange Touadéra, en dépit des recours déposés par plusieurs candidats de l’opposition, dont vous. Qu’allez-vous faire maintenant ?
Anicet-Georges Dologuélé : Je tiens à préciser que les quatre recours déposés auprès de la Cour pour réclamer l’annulation du scrutin n’émanaient pas uniquement de l’opposition. Par ailleurs, les experts de l’Union européenne ont eux-mêmes conclu que « le premier tour de ces élections groupées ne [répondait] pas aux exigences des normes internationales et régionales pour des élections démocratiques ».
Ce n’est pas un hasard si aucun pays au monde ni aucune institution internationale n’a félicité Faustin-Archange Touadéra ! Ils ont tous fait le service minimum et dit prendre note. Enfin, nous sommes sans illusion – et dans le fond c’est aussi le cas de la Cour constitutionnelle – sur la capacité de l’Autorité nationale des élections [ANE] à organiser des élections à peu près correctes.
La COD-2020 [Coalition de l’opposition démocratique] avait pourtant tout fait pour éviter ce désastre. Elle souhaitait notamment donner l’opportunité à la nouvelle équipe de l’ANE, qui n’a pris fonctions que la veille du scrutin, de prendre ses marques et de rectifier les nombreuses erreurs commises par l’équipe sortante. La COD n’a pas été écoutée et l’histoire lui a donné raison.
Mais reconnaissez-vous Faustin-Archange Touadéra comme président élu ?
Je ne me sens pas concerné par la décision de la Cour constitutionnelle et je ne sais pas d’où il tirera sa légitimité pour gouverner ce pays, ayant été déclaré élu par seulement 17 % du corps électoral.
En définitive, tout le monde reconnaît que ce premier tour a été chaotique, mais la décision de la Cour semble dire aux Centrafricains : « Tant pis, vous n’avez pas le choix car il n’y a plus d’argent pour tout recommencer. Alors bouchez-vous le nez, les yeux et les oreilles et dites “amen” ! » Et l’on nous rappelle au passage que la Constitution centrafricaine stipule que les décisions de la Cour ne sont pas susceptibles de recours. Belle démocratie !
Seriez-vous néanmoins prêt à dialoguer ?
S’agissant des questions de dialogue, je rappelle que la Cour constitutionnelle avait recommandé la tenue d’une concertation nationale dès le mois de juillet 2020, tant il apparaissait évident que l’ANE n’allait pas être capable d’organiser des élections crédibles dans les délais fixés par la Constitution. Sur cette base, toutes les forces vives de la nation avaient réclamé une concertation. Mais le président Touadéra s’est montré hermétiquement fermé à cette option. A-t-il évolué depuis l’annonce de sa victoire ?
L’opposition n’a pas été capable de s’unir derrière un candidat unique. N’est-elle pas en partie responsable de la réélection du président Touadéra dès le premier tour ?
C’est un fait que l’opposition démocratique n’a jamais eu de candidat unique dans l’histoire de notre pays. La COD-2020 aurait pu en avoir un. Mais pour autant, Faustin-Archange Touadéra n’avait pas les moyens de gagner au premier tour.
LES CONDITIONS DANS LESQUELLES LE PREMIER TOUR A ÉTÉ ORGANISÉ NE CONFÈRENT AUCUNE LÉGITIMITÉ AU PRÉSIDENT DÉCLARÉ ÉLU
Il a le soutien de la Minusca, des Russes, des Rwandais… Votre cause n’est-elle pas perdue ?
Nous sommes nombreux à estimer que les conditions dans lesquelles le premier tour a été organisé ne confèrent aucune légitimité au président déclaré élu. Je ne sais pas ce que viendrait faire dans ce dossier la Minusca, qui doit en principe garder une stricte neutralité, ou les Russes et les Rwandais, qui n’ont pris part ni au vote ni à l’organisation du scrutin.
La COD-2020 a critiqué le positionnement de la Minusca. En quoi considérez-vous que la force onusienne a « pris parti » ?
La COD-2020 n’a jamais accusé la Minusca de parti pris. La Minusca, c’est plus de 12 000 Casques bleus et des milliers de fonctionnaires dont nous respectons l’engagement aux côtés de notre pays. La COD-2020 a simplement écrit au secrétaire général des Nations unies pour dénoncer les positions de son représentant spécial à Bangui [Mankeur Ndiaye], qui sont ouvertement hostiles à l’opposition et favorables au pouvoir en place. Pour prouver notre transparence dans ce dossier, nous avons souhaité qu’une enquête soit diligentée pour une vérification indépendante des faits que nous dénonçons.
J’AI ÉTÉ PÉNALISÉ PAR L’APPEL AU BOYCOTT DE BOZIZÉ, MAIS SURTOUT PAR LA CPC QUI A EMPÊCHÉ LE VOTE DANS DE NOMBREUSES LOCALITÉS
Avec le recul, regrettez-vous votre alliance avec François Bozizé ?
Je regrette que cette alliance n’ait finalement pas pu voir le jour. Il se trouve que, depuis son retour d’exil, l’ancien président avait mis beaucoup d’énergie à réorganiser les organes de son parti, le Kwa Na Kwa [KNK], ce qui a boosté l’engagement de ses militants et de ses partisans. C’est ce qui explique le fait que, quand sa candidature a été invalidée, beaucoup de candidats – à commencer par le candidat Touadéra – se sont rapprochés de son directeur de campagne pour négocier une alliance électorale.
Je l’ai, moi aussi, sollicité, puisqu’il assumait la présidence tournante de la COD-2020, et j’ai obtenu qu’il me reçoive à Bossangoa pour m’accorder officiellement son soutien et celui de son parti. Je pensais avoir gagné le jackpot, mais j’étais loin d’imaginer qu’il poursuivait dans le même temps une option aux antipodes du processus électoral !
Au final, en dehors d’une annonce radiophonique et de la signature d’un communiqué, l’accord électoral avec le KNK n’a jamais été finalisé puisque les négociations ont été interrompues, du fait de l’engagement de François Bozizé dans la CPC. Je le regrette, parce que je demeure convaincu que l’addition de nos militants et sympathisants aurait pu être décisive.
Avez-vous le sentiment d’avoir été floué quand François Bozizé a appelé au boycott de l’élection, alors que vous-même étiez candidat ?
J’ai été très surpris, car je pense que notre alliance avait de grosses chances de succès, même avec les fraudes prévisibles du pouvoir. Il est évident que, si j’avais été mis au courant de la participation de l’ancien président à cette nouvelle rébellion, j’aurais respecté son choix et aurais évité de me déplacer jusqu’à Bossangoa.
J’ai été pénalisé par son appel au boycott de l’élection, mais surtout par l’action de la CPC qui a empêché le vote dans les nombreuses localités considérées comme mes bastions électoraux. Si le vote avait été possible dans tout le pays, les résultats du premier tour auraient assurément été différents.
Le pire, c’est que le pouvoir a instrumentalisé mon déplacement à Bossangoa pour me présenter comme un éventuel partenaire politique et financier de la CPC, ce qui n’avait aucune logique. Je suis donc doublement pénalisé.
La Minusca sécurise les accès à Bangui, le 18 décembre 2020.
Condamnez-vous l’offensive lancée par la CPC contre Bangui ?
Bien sûr que je la condamne. Je considère que le meilleur moyen de mettre fin au régime de Touadéra est de le battre dans les urnes, d’où le partenariat négocié avec le KNK et d’autres forces politiques. La violence armée laisse toujours des vies détruites et des traumatismes indélébiles.
La CPC regroupe à la fois des ex-Séléka et d’anciens anti-balakas… A-t-elle de l’avenir ?
La CPC apparaît comme une addition de frustrations : celle de François Bozizé, qui a subi des humiliations répétées de la part de son ancien Premier ministre, et celles des chefs des groupes armés, dont les relations avec Touadéra, au départ très amicales, se sont dégradées. La fusion entre les ex-Séléka et les anciens anti-balaka est assez surprenante, mais elle signifie a priori que les raisons qui les opposent à Touadéra sont si importantes qu’elles effacent leur traditionnelle rivalité.
Ce mécontentement aurait pu être tué dans l’œuf, à travers une action concertée du gouvernement et de la Minusca pour amorcer rapidement un dialogue avec les différents groupes armés. Mais Touadéra les a laissés se regrouper, s’organiser et marcher sur Bangui. Maintenant qu’ils sont à la porte de la capitale, il se comporte lui-même en chef de guerre, ce qu’il est effectivement devenu, depuis la création de sa milice privée appelée les « requins ». Les Centrafricains sont aujourd’hui pris en étau dans cette guerre dont ils ne connaissent ni les raisons ni l’issue.
Ma conviction profonde est que l’avenir de mon pays réside dans la reconquête d’une paix durable, dans la réconciliation de ses filles et fils, dans la justice et dans la disparition à la fois des groupes armés et des raisons qui pourraient susciter de nouvelles initiatives de regroupements armés.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here