Centrafrique : à propos de l’intellectuel !

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A PROPOS DE L’INTELLECTUEL
(Par Ernest LAKOUETENE-YALET)
L’intellectuel!
Voilà sans doute un terme, plus exactement un groupe nominal parmi les plus galvaudés de notre temps. Tant il est employé à tous propos, mis à toutes les sauces qu’on finit par s’y perdre.
QUI N’EST PAS INTELLECTUEL ?
Mettons les choses au clair.
1/ Cette réflexion ignore des individus qui s’autoproclament « intellectuels », pour mettre en valeur leurs petites personnes, au motif qu’ils ont pu faire quelques études… Ce vocable mérite mieux que cette frime mesquine de gens qui ignorent sa signification. En principe, l’intellectuel se voit, se reconnaît, se juge à ses actes, à ses positions, à ses écrits, à ses discours, à ses combats. Il ne se décrète pas.
2/ La source principale des erreurs fréquentes se situe au niveau de malentendu hélas répandu, consistant à associer, voire assimiler l’intellectuel à un possesseur de diplômes, de niveau « élevé ». Or rien n’est plus faux!
Etre titulaire d’une licence, d’une maîtrise, d’un doctorat, etc., c’est une chose ; être reconnu comme un intellectuel, et assumer ce statut dans la société, en est une autre. Comme on le verra dans la suite, on ne doit pas confondre ces deux statuts. En effet, être médecin, avocat, professeur, ingénieur, écrivain, architecte, artiste, magistrat, etc., c’est exercer une profession apprise. C’est ce que Jean-Paul Sartre désigne par l’expression être « un technicien du savoir pratique ». C’est tout. Parmi ces « techniciens », certains pourraient devenir des intellectuels, il est vrai, à condition de réunir d’autres critères.
Ainsi, les diplômés ne sont pas, ipso facto, des intellectuels. Des personnes pas ou peu diplômées peuvent accéder au statut d’intellectuels.
ALORS, QU’EST-CE QUE L’INTELLECTUEL ?
À cette question, Jean-Paul Sartre, écrivain et philosophe français du 20ème siècle (1905-1980), celui qui a certainement le plus réfléchi et écrit sur cette problématique, a répondu : 《L’intellectuel, c’est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas.》Simple boutade? Non. Il faut remonter à la fin du 19ème siècle, précisément à la célèbre « Affaire Dreyfus », pour comprendre le sens véritable de cette réponse. Car c’est à ce moment qu’est apparu le terme « intellectuel » employé comme substantif, précédé d’un article.
En 1894, un jeune officier français, Alfred Dreyfus, est soupçonné, puis accusé et arrêté pour espionnage en faveur de l’Allemagne, une puissance étrangère. Donc pour haute trahison. Malgré ses dénégations et protestations, deux procès orchestrés par le « conseil de guerre » le jugent et le condamnent à perpétuité. Il est dégradé et est envoyé dans un bagne en Guyane pour purger sa peine.
L’affaire secoue la France, notamment les milieux politique, militaire et religieux. C’est un véritable scandale politico-judiciaire. Au fil des semaines et des mois, la société française est ébranlée, divisée en deux camps. D’un côté, les gens défavorables à Dreyfus (les antidreyfusards), qui considèrent que Dreyfus est forcément coupable, que cette affaire ne concerne que les pouvoirs publics, que ceux-ci ont fait ce qu’il fallait en jugeant Dreyfus et en le condamnant; que l’on doit s’en tenir à cette sentence). De l’autre, les gens favorables à Dreyfus (les dreyfusards), qui contestent ce verdict, affirment et démontrent que Dreyfus est innocent, qu’il est victime d’une machination et de deux procès truqués, au regard d’un faisceau d’indices, qu’il doit être libéré et réhabilité; bref, qu’il s’agit d’un scandale d’État.
On était bien au cœur d’une affaire hautement politique mettant en cause la crédibilité du pouvoir politique. Face à cette crise, les citoyens se prononcent, choisissent en leur âme et conscience leur camp. Soit ils sont dreyfusards (pour le droit, la justice, l’éthique), soit ils sont antidreyfusards (soutenant que les citoyens n’ont pas à intervenir dans les problèmes politiques qui ne les regardent pas; que ce rôle incombe aux seules autorités établies, dont les actes et décisions, quels qu’ils soient, ne doivent souffrir aucune contestation).
Ce sont les dreyfusards qu’on a catégorisés et baptisés « les intellectuels ». Car ils ont estimé de leur devoir de ne pas se taire devant l’injustice flagrante qui se commettait ; d’exprimer ouvertement et courageusement leur rejet des dérives des pouvoirs publics. En un mot, ils sont des intellectuels dans la mesure où, plutôt que le silence complaisant, ils ont fait le choix, libre et courageux, de « se mêler de ce qui ne les regarde pas ».
Il n’est nulle part ici question d’études universitaires ni de diplômes.
Être un intellectuel, en somme, c’est d’abord un choix, un engagement personnel, un acte de portée politique, sociale ou idéologique, car c’est à des forces de cette nature que l’intellectuel s’attaque.
L’intellectuel est un homme ou une femme de conviction, un militant, un combattant. Il ne reçoit d’ordre de personne et ne rend compte à personne de ses actes. Il ne tire sa légitimité que de sa foi en la justesse de la cause pour laquelle il s’engage.
Il se place en général dans un rapport de forces qui lui est défavorable, mais il est armé de sa détermination.
Le point culminant de cette « Affaire Dreyfus » reste incontestablement le rôle central joué par l’écrivain Émile Zola. Dreyfusard convaincu, il signe un virulent manifeste sous la forme d’une « lettre ouverte » au titre devenu légendaire : 《J’Accuse…!》adressée « à Monsieur Félix Faure », Président de la République française de l’époque, et parue sur toute la « une » de « L’AURORE » (le 13 janvier 1898). Zola y démonte méthodiquement les rouages de la vaste machination contre Dreyfus, de l’erreur judiciaire délibérée, du déni de justice, et de l’implication évidente du pouvoir politique. Cette lettre ouverte aura été pour beaucoup dans l’issue victorieuse de l’affaire (innocence prouvée a posteriori de Dreyfus, désignation des vrais coupables et complices, acquittement et réhabilitation de Dreyfus, en 1906). Toutes choses qui ne seraient jamais obtenues sans le courage et l’engagement de quelques personnes déterminées, les intellectuels.
Qu’Émile Zola ait pris la tête de ce combat des intellectuels est assez édifiant. A ceux qui associent le statut de l’intellectuel à des diplômes, à de longues études, rappelons que Zola apporte deux messages :
1. Il n’a pas défendu l’individu Alfred Dreyfus (qu’il ne connaît pas et n’a jamais vu de sa vie, jusqu’à sa mort (à lui Zola, en 1902). Dreyfus ne fut qu’un symbole ; il l’a défendu au nom d’une certaine idée de la JUSTICE. Il a mené ce combat à ses risques (il fut poursuivi devant un tribunal et condamné à un an de prison, peine qu’il évita en s’exilant en Angleterre).
2. Ensuite, Il faut savoir que Zola, auteur d’une quarantaine de romans pourtant, n’a jamais fait d’études universitaires. Il n’a jamais obtenu le baccalauréat! Après deux échecs, il a vécu de petits boulots, jusqu’à devenir l’un des plus grands auteurs de son siècle, et surtout un grand intellectuel.
Dans son ouvrage « Plaidoyer pour les intellectuels » (1964), Sartre cite trois modèles d’intellectuels : Voltaire, Emile Zola et André Gide.
Voltaire s’est illustré au milieu du Siècle des Lumières dans « l’Affaire Calas »; son combat a débouché en 1763 sur un ouvrage de référence, « Traité sur la tolérance », où il dénonce les ravages de l’intolérance religieuse et une justice aux ordres du pouvoir royal. Comme Zola, Voltaire a fait acte d’altruisme, de courage et de lucidité, en « se mêlant de ce qui ne le regarde pas ».
Plus près de nous, voici exactement 100 ans, René Maran, un administrateur de colonie, Noir, originaire de Guyane, en poste en Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique), publiait « Batouala », le 1er roman d’un Noir qui obtint le Prix Goncourt en 1921. Ce roman fit scandale en France par l’ampleur, la cruauté des faits relatés, en particulier sur la réalité de la surexpoitation des territoires colonisés alors par la France. Bref, une sorte de 《J’Accuse…!》.
Les scandales révélés par René Maran éveillèrent le scepticisme et la curiosité d’André Gide, qui décida de faire le voyage de cette partie de l’Afrique, pour toucher du doigt ce qui s’y passait. Six mois durant, entre 1926 et 1927, il parcourut le Gabon, le Moyen-Congo, le Congo belge, l’Oubangui-Chari et le Tchad. Il tint un « journal de voyage » qui conta quotidiennement les péripéties de ce périple inédit. Son témoignage fut encore plus accablant pour le pouvoir politique français que celui de René Maran. Son livre bilan intitulé « Voyage au Congo » en témoigne.
André Gide n’était en rien concerné par la surexploitation de l’Afrique Équatoriale. Mais, comme Voltaire et Zola, il a lui aussi écouté l’appel de sa conscience de citoyen, de patriote épris de justice et d’humanité ; au péril de sa santé et de sa vie, il a fait son devoir homme, d’intellectuel en contribuant à la révélation des atrocités, à la défense du droit, de la justice, de la dignité humaine, à la défense des faibles.
En définitive, la qualité d’intellectuels ne s’attribue qu’à celles et ceux qui ont acquis une notoriété par leurs métiers ou leurs productions d’œuvres de l’esprit, leur implication dans les problèmes et conflits de leur temps ou de leur société, et qui choisissent de s’appuyer sur cette notoriété pour se mettre au service d’une cause collective, d’une société, d’un pays, d’un continent, de l’humanité.
L’intellectuel ne se met pas au service d’un homme. De même, le statut de l’intellectuel est incompatible avec le rôle de certains « instruits » qui se posent en soutien d’un régime politique au pouvoir (ceux que Paul Nizan qualifient de « chiens de garde »)
L’INTELLECTUEL ET LE POLITIQUE
Il découle de tout ce qui précède qu’il est impensable de confondre un politique avec un intellectuel. Ils ne sont pas de même nature, n’ont pas la même vocation. Leurs rôles ne visent pas la même finalité, les mêmes buts.
L’acteur politique, dans une démocratie, inscrit son action dans un choix idéologique clivant; il lutte pour la conquête, le contrôle et l’exercice du pouvoir de l’État. Qu’il ait étudié ou non, qu’il ait écrit ou non, qu’il ait pris part ou non aux combats d’idées de son temps, son but est ailleurs.
A ce titre, il ne vient à l’idée de personne d’attribuer le statut d’intellectuels à des personnalités comme François Mitterrand, François Hollande, Emmanuel Macron, Léopold Sédar Senghor, Kwame Nkrumah, Barack Obama, Ahmed Sékou Touré, Abdoulaye Wade, Angela Merkel, Pascal Lissouba, Tony Blair, Laurent Gbagbo, Alpha Condé, Faustin Touadéra et tutti quanti. Ils ont été des Chefs d’État, voilà tout!
Il est encore plus dérisoire et grotesque d’entendre quelques griots désigner certains de ces hommes au pouvoir (Alpha Condé, Touadéra) « professeur », terme incompatible avec la fonction qu’ils exercent…On n’a jamais entendu appeler « professeur » ou « maître » Senghor, ni Wade, ni Gbagbo, ni Blair, ni Mitterrand quand ils étaient président pou premiers ministres…
A contrario, voici, à titre indicatif, quelques noms qui s’insèrent naturellement dans la catégorie des intellectuels :
Denis Diderot, Charles-Louis de Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Victor Hugo, Emile Zola, Jean-Paul Sartre, José Marti, Simone de Beauvoir, Albert Camus, Gabriel Garcia Marquez, Alain Finkielkraut, Aimé Césaire, Pablo Neruda, Umberto Eco, Pierre Bourdieu, Charles Péguy, Alexandre Soljenitsyne, José Saramago, Wole Soyinka, Noam Chomsky, Chinua Achebe, Desmond Tutu, Mongo Beti, Cheikh Anta Diop, Yasmina Khadra, Boubacar Boris Diop, Tanella Boni, Joseph Ki Zebo, François Akandji-Kombé, Edgard Morin, Ngugi wa Tiong’o, Stéphane Hessel, Neguib Mafouz, Michel Onfray, Emmanuel Boundzeki Dongala, Tierno Monenembo, Ahmadou Kourouma, Ken Saro Wiwa, et tant d’autres…
Ernest Lakouetene-yalet

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