Cemac : la gabegie de l’administration Ona Ondo épinglée par un rapport indépendant

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Jeune Afrique a pris connaissance d’un rapport du cabinet Performances, qui a audité la gouvernance de la dernière administration et mis au jour une mauvaise gestion des ressources de l’institution. Les faits relevés devraient déclencher des actions en justice, sous l’égide des ministres de l’Économie de la zone.

Initiateur de l’audit sur la gestion ces cinq dernières années de la commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), Baltasar Engonga Edjo’o a les coudées franches pour déclencher des actions disciplinaires et pénales contre « les responsables et personnels auteurs, coauteurs ou complices de malversations, détournements, concussions ou enrichissements illicites constatés ».

Le 30 octobre dernier, Félix Moloua, le Premier ministre centrafricain et président en exercice du conseil ministériel de l’Union économique de l’Afrique centrale (UEAC), lui a donné ce pouvoir. Quelques heures après que cette instance a constaté « l’extrême gravité et l’ampleur des dérives sur la gestion comptable et financière, sur la gestion des ressources humaines et sur la gouvernance », relevées dans les quatre rapports du cabinet indépendant sénégalais Performances – choisi à l’occasion d’un appel d’offres restreint pour
mener cet audit –, et recommandé la saisie des juridictions communautaires.

Prestations fictives

Du mois d’août à octobre dernier, l’auditeur a entre autres épluché les comptes de la commission. Et il ressort, dans le plus accablant des rapports, qui porte sur l’exécution budgétaire et la production financière, plusieurs faits saillants. Le cabinet constate ainsi une hausse considérable de certains postes de dépenses en 2022, ainsi que sur la première moitié de l’année en cours. Les frais d’hôtel sont multipliés par neuf, et la location des véhicules par dix, tandis que les achats de fournitures de bureau triplent comparativement aux exercices antérieurs.

Performances observe également un recours inconsidéré aux caisses d’avance, pour près de 7 milliards de F CFA (10,7 millions d’euros) entre 2020 et 2023, au mépris du règlement financier. Ce mécanisme a occasionné toutes sortes de dérives, dont des dépenses non justifiées qui s’élèvent à plus de 8 milliards de F CFA. Elles correspondent à des factures payées à plusieurs reprises ou à d’autres, contrefaites ou fictives. Parmi ces dernières, la facture « Dormero Hôtel Bangui » – gérée par Joseph Désiré Ondo Ngoua, l’ancien directeur administratif et financier (DAF) de la commission, et par ailleurs frère de
Daniel Ona Ondo – a servi à la location pour cinq jours de trente suites. Vérification faite par l’auditeur : ledit établissement n’existe tout simplement pas, et aucun hôtel de la capitale centrafricaine n’a jamais contenu autant de suites.

Indemnités de départ hors normes

Ce que les rapports sur la gestion de la commission, alors sous l’égide de Daniel Ona Ondo, mettent également en lumière, ce sont des manquements concernant le président sortant en personne, ainsi que ses proches. Le dirigeant gabonais, qui n’a pas donné suite à la sollicitation de Jeune Afrique sur ce point précis et s’est contenté d’indiquer qu’il ne saurait réagir à un rapport dont il n’a pas pris connaissance, a par exemple – toujours selon le
rapport – touché plus de 1,1 milliard de F CFA d’indemnités de départ. Une telle somme dépasse de plus de 650 millions de F CFA le montant d’indemnités auquel un président de commission peut prétendre statutairement.

Même traitement pour le Camerounais Shey Jones Yembe, ancien commissaire aux infrastructures et au développement durable, qui a obtenu un surplus de 174 millions de F CFA par rapport aux 273,7 millions de F CFA qui lui revenaient de droit. Sur un autre volet, Daniel Ona Ondo est également épinglé dans le document à propos de la sortie, à la fin de 2022, de 21 véhicules du parc automobile de la commission. Ce sur sa seule décision, sans appel d’offres, ni procès-verbal.

L’ex-président de la commission, son ancien directeur de cabinet, ainsi que l’ex-vice-présidente, trois des quatre commissaires, tout comme la représentante du Gabon, le DAF et des personnes ne travaillant pas au sein de l’institution, ont acquis les engins à des prix sans rapport avec leur état et leur valeur, note le rapport. Dans le détail, Joëlle Rebecca Zoua Ona – la fille de Daniel Ona Ondo, – a déboursé 2 millions de F CFA pour une Toyota
Fortuner, achetée 30 millions de F CFA deux ans plus tôt. Le contrôleur financier et le directeur de cabinet ont, eux, chacun acquis pour 2 millions de F CFA une Toyota Corolla valant 13,5 millions de F CFA en 2020.
Le rapport révèle également que 4,4 milliards de F CFA de « primes exceptionnelles et autres indemnités diverses » ont été distribuées entre le 2 novembre 2022, date de la fin officielle du mandat du gouvernement, et le 6 juin dernier, date de la passation de services. « Dont 92 %, soit 4 152 864 170 de F CFA répartis entre le président, les membres de sa famille travaillant à la commission, des responsables de la chaine financière et du contrôle/audit », mentionne le document que Jeune Afrique a consulté.

Largesses injustifiées

Mais les faits accablants ne s’arrêtent pas là. En effet, le rapport indique également que Daniel Ona Ondo a bénéficié de près de 3 milliards de F CFA au titre de primes exceptionnelles, reflétant un écart de 2,4 milliards de F CFA par rapport à ses droits légaux. Dans ce chapitre, sa fille Joëlle Zoua Ona, représentante de la commission au Gabon; son petit frère, également directeur de l’administration et des finances, Joseph Désiré Ondo Ngoua; son neveu, Loïc Francky Ondo Ona, directeur de la communication ; et Adolphe
Nguema Be, le chef de service des voyages, ont globalement perçu quelque 360 millions de F CFA. Pratiquement toutes les directions de la commission ont tiré parti de ces
largesses injustifiées.

D’autres irrégularités sont observées. Par exemple, le 15 décembre 2022, le Gabonais ordonne la mise à disposition de 35 millions de F CFA au profit de sa fille pour des dépenses portant sur la gestion du cabinet du président durant la période des congés de fin d’année. Une partie de l’enveloppe ayant servi à l’organisation d’un « évènement à caractère privé à Libreville ». La facture d’achat des vins, champagnes et chocolats affiche 10 millions de FCFA, tandis que l’une des deux factures du traiteur s’élève à plus de 16 millions de F CFA, dévoile le rapport.

Les dérives concernent aussi certaines entreprises prestataires, dont l’auditeur propose à la commission de leur réclamer plus de 1,4 milliard de F CFA payés sans livraisons et sans services assurés. Parmi elles, la gabonaise Société africaine du bâtiment (SABA), chargée de la rénovation du siège à Bangui, qui devra rembourser plus de 640 millions de F CFA, ou la Cameroonian & Belgium Group BTP (CB Group BTP), s’occupant des travaux et équipement des villas de la cité Cemac dans la capitale centrafricaine, à qui plus de 656
millions de F CFA sont exigés.

En dehors des actions disciplinaires et judiciaires décidées par les ministres, le rapport de l’auditeur fourmille de recommandations susceptibles de chambouler de fond en comble le fonctionnement de la commission. Du grain à moudre pour Baltasar Engonga et ses collaborateurs dans les prochaines années. Selon nos informations, d’autres audits doivent suivre pour clarifier notamment la gestion de taxe communautaire d’intégration (TCI), une manne importante pour les institutions de la Cemac. Mais il faut pour cela que les États pourvoyeurs collaborent à l’enquête. Le cabinet Performances dirigé par Victor Gorom Ndiaye s’est, en l’espèce, heurté au refus desdits États.

JAE

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