CENTRAFRIQUE : ENTRE PITRERIES ET MENSONGE D’ÉTAT

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CENTRAFRIQUE : ENTRE PITRERIES ET MENSONGE D’ÉTAT.
(Par Ernest Lakouéténé-Yalet)
Je surfais l’autre jour, quand je suis tombé sur un site baptisé [Primature RCA Officiel]. Parcourant ce site, j’ai lu, éberlué, le titre que voici :
《LES HAUTES AUTORITÉS CENTRAFRICAINES ONT REÇU DES PRIX À L’OCCASION DU CENTENAIRE DU LIVRE CENTRAFRICAIN》
Je me suis frotté les yeux pour être bien certain que je ne trompe pas. Ce titre était suivi du texte que voici, publié le 30 décembre 2021, à 22h39 :
<<A l’occasion du centenaire du livre centrafricain, notamment le roman Batouala de René Maran 1921-2021, commémoré ce jeudi 30 décembre, à l’Hôtel Ledger Plazza, l’Association des Écrivains Centrafricains, en partenariat avec le Ministère des Arts, de la Culture et du Tourisme, a décerné des prix aux hautes autorités de la République pour leurs appuis multiformes à la promotion de la culture en RCA.
<<Ces prix ont été décernés d’abord au Président de la République, Chef de l’État, Son Excellence Professeur Faustin Archange Touadéra, pour son soutien aux oeuvres littéraires, artistiques et culturelles, ensuite au Président de l’Assemblée Nationale Mathieu Simplice Sarandji qui a préfacé un livre et enfin au Premier ministre, Chef du Gouvernement, Son Excellence Henri-Marie Dondra qui, à travers sa fondation, oeuvre pour la promotion artistique et culturelle en République Centrafricaine.
<<Notons que plusieurs écrivains centrafricains ont été encouragés par le Chef de l’État pour leurs efforts. La visite des expositions des livres a permis au Président Touadéra et sa suite d’apprécier la valeur culturelle de son pays et des oeuvres littéraires des filles et fils de la RCA.>>
Jai été ébaubi à la lecture de cette chose!
Ce texte qui pue la bassesse et le larbinisme à haute dose, forcément d’un des griots du régime de Bangui, est accompagné de 21 belles photos où l’on voit les 3 heureux lauréats (Touadéra, Sarandji et Dondra) exhibant avec de larges sourires affectés, leurs « prix » (des diplômes encadrés) tellement mérités, ou faisant semblant de feuilleter quelques livres exposés…
Pour une « commémoration » insolite, c’en est bien une.
Le Centrafrique n’est pas le 1er pays à célébrer le livre, la littérature, l’écrivain. De telles manifestations se voient partout. Sauf qu’en de pareilles circonstances, chez les autres, on met à l’honneur les écrivains, leurs oeuvres, leurs talents créatifs; les plus méritants sont honorés par des prix, des décorations, des récompenses diverses.
Hélas! En RCA, pays totalement à part, nous découvrons que ce sont les 3 personnages exerçant les plus hautes fonctions de la République qui sont primés : d’abord le Chef de l’État, puis le Président l’Assemblée nationale, enfin, le Premier ministre qui, bizarrement, « ont reçu des prix »! Étrange! Pourquoi eux? Quels livres ont-ils écrits et publiés? Quel rapport ces trois-là ont-ils avec les livres et la littérature? Quelle image ridicule donne -t-on du pays par ce comportement de pitres? Où a-t-on vu pareil spectacle?
Selon le texte de la Primature, c’est « l’Association des Écrivains Centrafricains (qui) a décerné des prix aux hautes autorités de la République… » Qui peut comprendre cette stupidité?
Les justifications avancées pour expliquer le choix de ces trois intrus tiennent carrément du burlesque! La palme d’or revient au Président l’Assemblée nationale : il a été primé pour avoir… « préfacé un livre »!! Quel exploit! Sarandji est sûrement le seul humain à qui cela arrive.
Ah oui, petite parenthèse sur ceux qu’on désigne comme étant les « écrivains centrafricains », ceux-là qui honorent les dirigeants de l’État. A leur sujet, nous apprenons ceci :
<<Notons que plusieurs écrivains centrafricains ont été encouragés par le Chef de l’État pour leurs efforts.>>
Comme c’est magnifique! Ces veinards ont dû se sentir très fiers, revigorés par l’immense honneur d’être « encouragés pour leurs efforts ». Nul doute que, dans les mois et les années à venir, la littérature nationale va exploser; nous serons inondés de chefs-d’oeuvre littéraires, grâce aux très présidentiels encouragements! Le futur lauréat du prix Nobel de Littérature viendra peut-être des bords de l’Oubangui!
Après le Roi Louis XIV, « Roi-Soleil » et »Protecteur des Lettres », voici Touadéra, « Encourageur des écrivains pour leurs efforts »…
J’ai réservé le meilleur de cette réflexion pour la fin. Venons-y.
Le texte de la « Primature RCA Officiel » nous parle, comme on parlerait à une peuplade primitive totalement inculte, du « Centenaire du livre centrafricain ». Cela veut donc dire que la RCA produit des livres depuis 100 ans. Autrement dit, les Centrafricains (autrefois Oubanguiens ) écrivent et publient depuis un siècle, depuis 1921. Formidable non? N’est-ce pas merveilleux? Cela mérite un grand bravo!…
Sauf que c’est un gros mensonge. Une absolue et grossière contre-vérité. Il paraît que ceux qui sont à la tête de ce pays sont des universitaires émérites. Donc des hommes du Savoir. Mieux : l’un des trois heureux lauréats (le Président de l’Assemblée Nationale en l’occurrence, le « préfacier » primé), serait, dit-on, un immense historien-géographe des universités! Il sait donc forcément la valeur et le poids de l’histoire et des faits historiques.
S’il a bien fait ses classes, il n’ignore probablement pas que l’Oubangui-Chari n’a jamais produit un ou des livres en 1921. On baigne en pleine schizophrénie!
En effet, il est inimaginable que des gens cultivés (ou supposés tels), avec la complaisante caution des sommités de la République, se mettent, tout à coup, à organiser la « comméoration » de quelque chose d’imaginaire, d’une pure fiction.
Les connaisseurs savent qu’en matière de littérature, les premières publications CENTRAFRICAINES dignes de ce nom remontent, au mieux, au milieu des années 1960. (Votre humble serviteur a produit et soutenu un mémoire de Maîtrise ès-Lettres consacré au « Roman Centrafricain » en 1981, il y a 40 ans. Il en sait un bout sur le sujet ; à l’époque, le corpus romanesque de ce pays n’allait pas plus loin que les oeuvres de Makombo Bamboté, Pierre Sammy Mackfoy et Cyriaque-Robert Yavoucko, auxquels sont venus s’ajouter d’autres).
Si « le livre centrafricain » est centenaire, qu’on nous le prouve en nous citant des titres et des noms d’auteurs, plutôt que d’affabuler!
On connaît des nations respectueuses de leur histoire, y compris littéraire (Lesotho avec « Chaka » de Thomas Mofolo en 1926; Sénégal avec « Force-Bonté » de Bakari Diallo en 1926; Dahomey avec « Doguicimi » de Paul Hazoumé en 1935; Madagascar avec « Sur les marches du soir » de Jacques Rabemananjara en 1940; etc.) Pourquoi veut-on et cherche-t-on toujours à tricher, à mentir, à désinformer, à intoxiquer ? Que doivent apprendre et retenir les futures générations de l’histoire de leur pays, si elle n’est fabriquée, rafistolée qu’avec du faux?
Et, puisque par un tour de passe-passe langagier on veut faire croire que le fameux « 1er livre centrafricain » qu’on commémorait ce jour-là, c’est « Batouala », roman de René Maran, qui a obtenu le Prix Goncourt en 1921, rappelons que cette fable banguissoise n’a pas le moindre sens :
René Maran fut un Français. Né à Fort-de-France en Martinique, ses parents étaient de la Guyane voisine; il a grandi et étudié à Bordeaux. Il est ensuite devenu administrateur colonial en A.E.F, notamment en Oubangui-Chari, principalement à Grimari (qui sert de cadre à son roman).
La principale raison de l’intérêt des Centrafricains pour cette oeuvre et pour son auteur tient simplement au fait que ce roman a pour cadre notre pays. Rien de plus.
René Maran n’a jamais été un Oubanguien! « Batouala » ne peut donc pas être le 1er livre centrafricain. Qu’on cesse de mentir.
Il suffit de relire la retentissante préface du « Batouala », que Maran destinait en priorité à ses compatriotes, ses frères écrivains français :
-A la fin de sa préface il dit combien il est fier <<d’avoir fait (mon) devoir d’écrivain français>>;
-Il interpelle ses frères <<Mes frères en esprits, écrivains de France>>;
-Il proclame haut et fort son attachement à sa patrie : <<Honneur au pays qui m’a tout donné, mes frères de France, écrivains de tous les partis, je vous appelle au secours (…)>>;
En voilà assez pour clore définitivement ce débat malsain. Quand viendra le moment dans quelques décennies, les Centrafricains friands de commémorations célèbreront le centenaire vrai de la naissance de leur littérature.
D’ici là, arrêtons de nous mentir, de célébrer du vent, de désinformer, de nous couvrir de ridicule en nous accaparant indûment ce qui ne nous appartient pas et ne nous appartiendra jamais…
Ernest Lakouéténé-Yalet, 7 janvier 2022.

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