Tchad/RCA : il y a de l’électricité en l’air, ut dixit Simplice Gbakpoma

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LE CIEL SE COUVRE, BRUITS DE BOTTE. ATTENTION DANGER
1. Un ami proche foncièrement panafricain et furieusement pacifiste me fit part de son soulagement après la désescalade entre le Tchad et la Centrafrique. Il m’a demandé mon avis sur la suite des évènements après que nous ayons frôlé le pire, à savoir la guerre entre les deux pays frères Tchad et Centrafrique.
2. J’ai été obligé de doucher quelque peu son optimisme communicatif. Car selon la lecture que je fais de la situation, nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge et le pire n’est malheureusement pas a écarté définitivement. Les manœuvres militaires tchadiennes où renforts en hommes et en matériel convergent vers sa frontière avec la RCA devraient nous inquiéter. Les déclarations des plus hautes autorités politiques et militaires tchadiennes inquiètent car elles n’excluent pas l’éventualité de représailles. Et si effectivement l’enquête internationale indépendante venait à démontrer la responsabilité ne serait-ce qu’infime des autorités centrafricaines, quelle serait alors l’attitude des dirigeants tchadiens ? Beaucoup d’interrogation et d’éléments qui devraient nous amener à mitiger notre joie prématurée.
3. Côté centrafricain, le fait que la délégation menée par Mme Sylvie Baïpo-Témon, ministre des affaires étrangères, soit allée demander pardon n’augure rien de bon pour la paix. Connaissant le caractère éminemment fourbe du Chef de l’Etat, le Pr Faustin Archange Touadéra, l’on est en droit de douter de la sincérité de cette démarche. Car comme je le rappelais à d’autres occasions, en temps normal Touadéra aurait dû prendre des mesures rapides et sévères contre la ministre de la défense, le chef d’état-major et les chefs de compagnies impliqués dans l’attaque du poste frontière tchadien. Ce qu’il n’a pas fait ce qui signifie que son plan est tout autre que l’apaisement.
4. Le fait que les médias favorables au pouvoir de Bangui et les fervents soutiens officiels du Chef de l’Etat sur les réseaux sociaux, après l’agression contre le Tchad, continuent toujours de contester cette agression voire la nie atteste que ce qui se dit en coulisse est bien différent de ce que nous dit officiellement Mme Baïpo-Témon.
5. Si l’on remonte quelques temps en arrière avant l’agression contre le Tchad, l’on se rappellera que dès le 29 mars 2021 lors d’une conférence de presse Vladimir Titorenko, l’ambassadeur de la Fédération de Russie en Centrafrique, lançait des accusations contre le prétendu laxisme des autorités tchadiennes quant à la sécurité de leur frontière avec la RCA. Le lendemain Valéry Zakharov (30 mars 2021), le ministre-conseiller à la sécurité du Pr Faustin Archange Toudéra, tweetait un message annonçant « l’arrivée d’une colonne de renforts militaires et techniques (…) en provenance du Soudan ». Trois jours plus tard, le 2 avril 2021, Vladimir Zakharov s’entretient avec Faustin Archange Touadéra notamment sur la nécessité et l’urgence du surcroit en assistance militaire russe. Jusqu’au 6 avril 2021 l’escalade verbale se poursuit entre le chef de la diplomatie tchadienne, Chérif Mahamat Zene, et l’ambassadeur russe en poste à Bangui, Vladimir Titorenko.
6. Embourbé dans les accusations de crimes de guerre et de crimes contre le droit international humanitaire, la voie autorisée de la Russie en RCA se concentre pendant quelques jours sur les ripostes contre la MINUSCA, les journaux centrafricains et internationaux ainsi que l’opposition démocratique. Ce n’est que le 10 avril 2019 qu’il réapparaît au côté d’Hassan Bouba, le conseiller politique d’Ali Darass devenu ministre de l’élevage et informateur auprès des Russes. Le rythme des séances de travail autour des opérations militaires avec le Chef de l’Etat, Faustin Archange Touadéra, reprend une semaine après la rencontre avec Hassan Bouba dès le 19 avril 2021 où Vladimir Titorenko se rendra au Palais de la Renaissance officiellement.
En moins d’une semaine, entre le 21 avril 2021 et 26 avril 2021, Valéry Zakharov retweete deux menaces contre le Tchad, la première d’abord voilée puis la seconde plus explicite : « Les forces armées et les forces de sécurité centrafricaines DOIVENT assurer le contrôle de la frontières avec le Tchad », et « La RCA VA CONTRÔLER la sécurité des frontières afin d’éviter une menace aux populations civiles ». Quatre jours plus tard, le 30 avril 2021, Titorenko se rend à nouveau au Palais de la Renaissance pour une séance de travail avec Faustin Archange Touadéra. Le compte-rendu de la rencontre parle d’une « assistance militaire supplémentaire ».
7. Quatre jour plus tard (7 mai 2021) Vladimir Titorenko se rend cette fois-ci à la Da-Tî-Gûgû qui abrite le ministère des affaires étrangères. Avec Mme Sylvie Baïpo-Témon, ministre des affaires étrangères, la question de la sécurité et surtout de la relation avec les pays frontaliers dont le Tchad est au menu des discussions. Le lendemain (8 mai 2021), le voilà à nouveau au Palais de la renaissance en séance de travail avec le Chef de l’Etat pour le rassurer sur deux points. D’abord la livraison le 17 mai 2021 de 5000 kalachnikovs en précisant que la Russie n’a pas besoin de l’autorisation du Conseil de Sécurité des Nations Unies pour de telles livraisons d’armes et ensuite le fait que « l’assistance militaire que Moscou apportait à Bangui continuerait et que les instructeurs russes resteraient jusqu’à ce que les rebelles de la CPC et les bandits des groupes armés ne soient entièrement anéantis ».
La cérémonie de remise de cette troisième et plus importante livraison d’armes russes s’est faite sur le tarmac de l’aéroport internationale Bangui-M’poko en présence du Chef de l’Etat lui-même, de Mme Marie-Noëlle Koyara, Ministre de la Défense, de l’ambassadeur russe, Vladimir Titorenko, et du Général-Major russe Oleg Polguev, représentant du ministère de la défense russe, expert en renseignement militaire.
8. Une semaine après cette livraison d’arme en grande pompe, lors de la journée internationale de l’Afrique (le 24 mai 2021), Vladimir Poutine lui-même adresse un mot aux chefs d’Etat et de gouvernement d’Afrique où il dit notamment que « le sommet « Russie-Afrique » tenu à Sotchi en 2019 a permis de tracer de nouvelles formes et de nouvelles pistes de la coopération constructive entre les Etats ». Un message qui s’inscrit dans la droite ligne des bouleversements en Centrafrique pour le plus grand malheur des Centrafricains.
9. Le 27 mai 2021, soit 3 jours avant la sombre attaque meurtrière contre le poste frontière tchadien qui cause la mort de six soldats de l’armée nationale tchadienne (ANT), Vladimir Titorenko se rend au ministère de la défense où il a un très long entretien stratégique avec Mme Marie-Noëlle Koyara. Ensuite du 28 au 30 mai 2021, c’est le silence radio.
Le lendemain de l’attaque, Vladimir Titorenko se rend au Palais du Peuple à la rencontre du Très Honorable Simplice Mathieu Sarandji, Président de l’Assemblée Nationale (PAN), où il a été question du renforcement de la présence russe en RCA. Bizarrement depuis ce jour le PAN est resté très muet sur la question de l’attaque contre le poste frontière tchadien, lui qui de nature est si prolixe, si exubérant. C’est étrange. Le lendemain de la rencontre entre Sarandji et Titorenko au Palais du peuple (2 juin 2021), à des milliers de kilomètres de là Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre russe des affaires étrangères, représentant spécial du Président russe Vladimir Poutine pour le Moyen-Orient et l’Afrique, reçoit en marche du 24ème Forum International Economique de Saint-Pétersbourg le premier ministre Firmin Ngrébada.
Le verbatim de cette rencontre nous est donné par l’ambassade de la Fédération de Russie en RCA qui déclare que « lors de la discussion [sur] la situation en RCA, la partie russe a réitéré sa ferme détermination de continuer à prêter assistance aux autorités légitimes pour assurer la sécurité (…) dans le pays ».
10. En parallèle à cela, une délégation centrafricaine conduite par Mme Sylvie Baïpo-Témon et composée des ministres Marie-Noëlle Koyara (Défense) et Henri Wanzet-Linguissara (Sécurité Publique) se rend à Ndjaména pour accréditer la thèse de l’attaque russe contre le Tchad. Elle est reçue au Palais Rose, précédée d’une séance du travail avec le ministre tchadien des affaires étrangères et d’autres éminents membres du gouvernement de transition.
Quatre jours plus (le 6 juin 2021), les officines russes sous proxys font publier dans la presse en ligne centrafricaine acquise à leur cause un article qui accuse les Tchadiens d’avoir soumis Mme Sylvie Baïpo-Témon à des violences psychologiques et d’avoir extorquer des aveux. L’article en question conteste la signature de Mme Baïpo-Témon et laisse entendre que les autorités centrafricaines ne se laisseront pas faire, riposteront à l’agression contre Mme Sylvie Baïpo-Témon. L’article accuse la France et le Tchad de violation de l’espace aérien centrafricain, une violation qui selon le ou les auteurs de l’article promet d’être vengé.
11. Il apparait évident que ce qui arrive actuellement a été savamment préparé, prémédité. Entre la première attaque médiatique contre le Tchad et l’attaque du poste frontière tchadien, on compte près d’une quinzaine de rencontres en tête à tête entre les autorités russes et centrafricaines exclusivement sur des questions d’assistance militaire et de « sécurisation » de la frontière avec le Tchad.
12. Le silence de la CEEAC lors du sommet extraordinaire des chefs d’Etat et de Gouvernement, les manœuvres militaires des part et d’autre de la frontière, les déclarations de part et d’autres des autorités du Tchad et de la RCA, le mutisme assourdissant du Président Touadéra face à ce crime de guerre et la réponse du PM Firmin Ngrébada le 4 avril 2021 au média russe Sputnik où il n’exclut pas l’augmentation éventuelle des troupes russes RCA selon l’évolution de la situation, font craindre un scénario catastrophe qui se préparerait dans l’ombre. La vigilance est de mise.
Fari Tahéruka SHABAZZ

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