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En République centrafricaine, le Covid-19 menace le développement durable des médias

En République centrafricaine, le Covid-19 menace le développement durable des médias

1 JUIN 2020 • FORMATS ET PRATIQUESRÉCENT • BY 

Les stations de radio sont la principale source d’information et le meilleur moyen de lutter contre la désinformation pour beaucoup dans le pays. Image: AS.

Peu après l’arrivée de la pandémie en République centrafricaine, plusieurs radios locales ont établi une collaboration pour sensibiliser la population au sujet du Covid-19. Bien que la force de frappe de cette rédaction commune soit sans égale, la pérennité économique des radios locales n’est pas assurée dans un pays habitué à la récurrence des crises.

Quel rôle les médias de masse peuvent-ils avoir dans les pays du Sud les plus fragiles et donc les moins prêts à affronter une pandémie mondiale comme celle du Covid-19 ? En République centrafricaine, l’avant-dernier pays dans le classement du développement humain, l’état d’urgence humanitaire fait partie du quotidien de manière récurrente depuis plusieurs décennies. S’il est encore tôt pour tirer un bilan de cette crise, la phase d’irruption de l’épidémie témoigne dès à présent de la nécessité de réinterroger la pérennité des médias, sous toutes ses dimensions.

Quand la menace du coronavirus est arrivée, la Centrafrique, pays enclavé d’Afrique centrale de près de 4,9 millions d’habitants, sortait à peine d’une longue crise sécuritaire initiée en 2013. Les déplacements de population touchaient un habitant sur quatre et la croissance économique avait plongé dans des taux négatifs. Depuis, Bangui avait pourtant repris des couleurs, mieux même que les pays de la sous-région, en tablant sur une croissance de 4,8% en 2019. L’embellie restait cependant relative dans la mesure où sept Centrafricains sur dix vivent toujours en dessous du seuil de pauvreté (1,90 dollar américain par jour, en parité de pouvoir d’achat) et où les troubles armés restent récurrents dans l’intérieur du pays.

Prise de conscience

L’arrivée relativement tardive de l’épidémie n’a pas vraiment constitué une surprise dans le pays. Branchés sur les grands médias internationaux (RFIBBC…) ou sur les réseaux sociaux alimentés par une importante diaspora, les Centrafricains avaient eu le temps de se familiariser avec la menace. Et de craindre une possible hécatombe dans un pays qui ne disposait, de source gouvernementale, que de trois respirateurs au niveau national.

Le 14 mars, le premier cas apparaît officiellement et un « centre d’isolement » des malades est mis en place à l’hôpital de l’Amitié. Peu à peu, le pays se met au rythme de la maladie : les débits de boisson sont fermés, les activités sportives suspendues et les regroupements limités à 50 personnes. Le 26, dans une adresse solennelle à la nation, le président Faustin Archange Touadera renforce encore ces mesures et annonce la fermeture des écoles, des lieux de culte et des frontières et l’interdiction de sortie à toute personne en quarantaine.

Pour Jean-Claude Ali-Syhlas, le coordinateur du service d’information pour les réfugiés à Internews, cette intervention marque le début de la prise de conscience : « Avant, il n’y avait que de timides efforts de sensibilisation. On a alors réuni les directeurs des radios de Bangui, publique, privées ou communautaires. Une dizaine sont venus mais on s’est rendu compte qu’aucun n’avait pris la moindre initiative pour évoquer par exemple les gestes barrière, dont on connaissait déjà l’importance. C’est ce retard qui nous a incité à monter très vite une « synergie », une formation-production avec un pool de journalistes de toutes les radios partenaires. Chaque semaine, elle débouche sur une émission de 45 minutes, en direct, reprise en même temps sur treize antennes de la capitale » L’émission est également reprise sur Lengo songo (« Soyons unis » en sangho), lancée fin 2018 sur financement russe, qui émet jusqu’à Bria (à 600 km au nord-est de la capitale) ou Bouar (à 500 km au nord-ouest).

Un reporter du pool de journalistes contre la pandémie, en reportage à Sibut, au cœur de la République centrafricaine, à la mi-mai 2020.

La première est lancée dès le 28 mars. A partir de la troisième, le Réseau des médias communautaires de Centrafrique (RMCC) se joint au mouvement et renforce sa dimension nationale : l’émission est retransmise dans l’intérieur du pays sur 18 radios.

La force de frappe de cette rédaction commune, encadrée par Jean-Claude Ali-Syhlas, un ancien rédacteur en chef de la place, est sans égale au moment où les médias locaux mettent en place des rotations de personnel et un service minimum pour ne pas propager la pandémie. Chose rare dans les rédactions centrafricaine, un véhicule permet même d’aller faire du reportage dans l’intérieur du pays pour en prendre le pouls.

La principale radio du pays, Radio Ndeke Luka (« oiseau de bon augure »), qui n’a pas rejoint la synergie, s’est mise elle aussi en mode Covid-19. Sur ses antennes, elle donne à entendre la voix des marchés de Bangui, confrontés à la pénurie de viande (le 24 mars), enquête pour savoir si la ligne d’appel d’urgence est bien opérationnelle (le 4 avril) ou bien sur les conséquences économiques que les entreprises privées affrontent (le 5 mai). Avant l’épidémie, elle a également commencé à proposer, comme dans le centre du Mali et au Congo Kinshasa, des cours à distance de calcul et de français, pour les élèves de 6 à 11 ans qui ne peuvent plus se rendre dans leurs écoles.

En partenariat avec le RMCC, c’est une véritable campagne de riposte qui se met en place. « On a choisi de sortir la carabine contre le virus », résume Marcelin Djoza-Ridja, le représentant de la Fondation suisse Hirondelle, qui opère la radio depuis vingt ans aux côtés d’une fondation locale. « Avec les animateurs des douze radios partenaires qu’on coache à distance, on réalise du théâtre radiophonique, des émissions pour les jeunes, des interviews de leaders communautaires… et on achète de l’espace sur les stations pour les diffuser, ce qui leur permet de toucher quelques subsides pour payer notamment l’énergie des générateurs électriques des studios et des émetteurs. » L’organisation avait déjà testé cette forme de communication humanitaire l’an dernier, au moment des grandes inondations qui avaient touché Bangui.

Préoccupations économiques

La préoccupation de la pérennité économique des radios locales ne va paradoxalement pas de soi dans un pays habitué à la récurrence des crises. « A chaque fois, il faut passer par un travail de vulgarisation auprès des organisations internationales et des ONG, pour expliquer que la crise sanitaire est aussi une menace économique et que les médias ne vivent pas hors-sol », explique Laurent Passicousset, le directeur du bureau local d’Internews. Dans les zones les plus vulnérables aux troubles politiques ou sanitaires, l’horizon de la diversification des sources de revenus est encore loin. Il n’en est pas moins crucial d’accompagner les médias dans leur effort de durabilité, en particulier les stations de radio, qui restent la principale source d’information et le meilleur moyen de lutter contre la désinformation pour beaucoup dans le pays.

Cette sensibilisation va de pair avec celle sur le rôle des médias dans les crises. Sur Twitter, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, avait été l’un des premiers à assimiler le virus à une « infodémie » de désinformation. Pour vaincre le coronavirus, déclarait-il le 28 mars, « nous devons de toute urgence promouvoir les faits & la science, l’espoir & la solidarité plutôt que le désespoir & la division ». Pour répondre à cette infodémie, l’association des blogueurs centrafricains a ainsi ouvert un site, Talato (« radar » en sangho), pour cartographier l’épidémie et faire du fact-checking. Mais sa réactualisation reste erratique. Sur ce dernier sujet, Internews emploie sept personnes à plein temps depuis janvier à Bangui, mais aussi à Sibut, Bambari et Ndélé. Leur production est mise à l’antenne sur Fréquence RJDH, lancée par le Réseau des journalistes pour les droits de l’Homme, une ONG locale.

« En matière de santé publique comme en journalisme, répéter ne suffit pas, résume Laurent Passicousset. Il faut montrer par l’exemple, faire parler les gens, miser sur l’interaction avec eux. » En cela, la crise peut être facteur de disruption, en ouvrant l’assistance aux médias, qu’elle soit humanitaire ou dans une perspective de développement, à de nouveaux champs comme le suivi des phénomènes de rumeur en ligne, le serious game ou de nouvelles méthodes d’intervention à distance, sur lesquels les opérateurs cogitent.

« Propositions d’intervention fantaisistes »

La crise témoigne aussi de la frilosité des gouvernants pour ces outils qu’ils ne maîtrisent pas toujours. « Ils préfèrent un traitement plus institutionnel, comme sur Guira FM [la radio de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique], ou sur la radio nationale, la « radio-mère » », témoigne un journaliste sous le sceau de l’anonymat. « Quand on veut sortir de la traditionnelle conférence de presse, l’accès aux sources devient un vrai problème. »

La République centrafricaine.

Au moment où la croissance de l’épidémie devenait exponentielle, le ministre de la Santé, Pierre Somse, a tenté d’imposer un quasi-monopole de sa parole, en interdisant à son administration et aux médecins des hôpitaux de témoigner. Dans la République démocratique du Congo (RDC) voisine, la défiance est même devenue intimidation : le directeur des programmes de la radio « fondation Daniel Madimba », a passé quatre jours en prison pour « non-respect des mesures prises dans le cadre de la lutte contre le Covid-19 ».

Officiellement, la stratégie du Comité de coordination des ONGI, qui regroupe 45 organisations internationales, a intégré les médias dans le soutien humanitaire et « l’aide au relèvement » qu’il apporte, suite à la pandémie. Mais l’assistance des bailleurs, elle, a parfois tendance à se diluer dans des micro-projets. L’écosystème du développement des médias s’est en effet considérablement morcelé et des dizaines de groupes d’intérêt ultra spécialisés et de structures locales plus ou moins crédibles réclament aujourd’hui leur part de la manne.

L’offre de séminaires est pléthorique, comme si le nombre de stagiaires formés restait un indicateur d’impact crédible… Un ancien diplomate constate, effaré, la multiplication de ces « propositions d’intervention parfaitement fantaisistes mais construites avec les mots-clés à la mode, en copié-collé de recettes dont on n’a jamais mesuré l’efficacité ». La tentation de passer par pertes et profits le souci de durabilité s’affiche de plus en plus ouvertement : chez le grand voisin congolais, le ministère de la Santé a choisi fin avril de créer ex nihilo sur financement privé une nouvelle radio, MinSanté FM, dans un univers de concurrence pourtant surchargé. Comme si la lutte contre le Covid-19 – ou plus généralement l’aide au développement – était au fond une cause sans discussion.

Dans le secteur de la santé, peut-être plus qu’ailleurs, la concentration des fonds est pourtant cruciale pour espérer un changement de mentalité ou de comportement. Médecin et journaliste, le docteur français Sylvie Sargueil forme depuis plus de quinze ans des journalistes des pays du Sud sur les questions de santé et les épidémies émergentes. Pour elle, « la crise actuelle montre avec une acuité particulière les présupposés très occidentalo-centrés sur ce qu’on appelle communément « l’Afrique », sur les journalistes et l’hypocrisie qui va avec. Qu’est-ce qu’on peut espérer atteindre avec quelques jours ou quelques semaines de formation continue, alors que les journalistes à qui on s’adresse n’ont jamais reçu de formation générale de base ? Qu’est-ce qu’on peut espérer comme effet de dire aux gens de rester chez eux alors qu’il est vital d’aller s’occuper de leurs bêtes ? Il faut que le secteur du média-développement apprenne à se remettre au niveau des gens à qui il s’adresse. Cela nous permettrait de relativiser ce qu’on fait aujourd’hui. » Et sans doute d’en tirer des leçons pour l’avenir.

Dans un post paru sur le site Medium, Robert Shaw, un expert en développement des médias de l’organisation danoise International Media Support, va même plus loin. Il estime que dans le contexte actuel, « il y a de fortes chances pour que tout stimulus soit mal conçu, contre-productif et détourné par des intérêts politiques ». En Centrafrique, plusieurs auteurs ont souligné les effets de captation de l’aide internationale et d’exacerbation de la corruption. Certains bailleurs commencent à mettre la question sur la table : les États-Unis vont ainsi consacrer au niveau mondial 1 million de dollars à « la lutte contre la corruption en réponse à la pandémie de Covid-19 ». L’appel d’offres vient d’être lancé pour « améliorer la transparence et renforcer la capacité de la société civile et des médias ». Signe que la redevabilité est sans doute l’une des clés de voute d’un développement vraiment durable.

Source : https://fr.ejo.ch

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