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Centrafrique : Vers une nouvelle implosion ?

CHRONIQUE

Il y a près d’un an, en mars, le pays semblait sur la voie de la pacification. Depuis, les luttes ont repris et une crise politique se dessine. Près de quatre ans après le début de la guerre civile et de l’intervention des militaires français, le pays est de nouveau dans les plus grandes difficultés.

Pourquoi la Centrafrique renoue-t-elle avec la violence ?

Il s’agit avant tout de l’échec du processus de paix. Signé trop vite et avec des acteurs de mauvaise foi, l’accord de paix n’a jamais été respecté. Le désarmement des différents groupes n’a jamais été que théorique. Les forces internationales, en particulier depuis le départ des troupes françaises de l’opération « Sangaris » en octobre 2016, ne représentent pas une contrainte réelle. La faiblesse du pouvoir politique installé à Bangui a fait le reste.

Équipées et libres de toutes pressions politiques ou militaires, les milices ont repris le terrain. Elles dominent désormais 14 provinces sur les 16 du pays. « À partir de la fin 2016, les groupes se sont lancés dans une offensive pour prendre des zones et le contrôle de prébendes : mines d’or ou de diamants, barrages routiers, bétail… », raconte un homme d’affaires local. Dans l’est du pays, le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), de Noureddine Adam, s’est retaillé des fiefs autour de Bria et de Birao, tandis que le Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC), de Mahamat Alkatim, étendait son influence depuis sa base de Kaga-Bandoro. Officiellement alliées au sein de la Séléka, ces deux puissantes organisations à dominante musulmane sont en fait très divisées. Elles s’unissent au besoin pour lutter contre les groupes Anti-Balaka, majoritairement chrétiens, qui s’infiltrent, ou contre l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), du Peul Ali Darassa. Ce dernier, chassé à l’hiver de sa « capitale », Bambari, se replie vers l’extrême Est, en direction d’Obo, une zone jusqu’à présent épargnée par la guerre. C’est dans le cadre de cette fuite en avant que les tueries de Bria et de Bangassou ont éclaté en mai, visant dans un cas les civils chrétiens et dans l’autre les musulmans. Elles ont fait plus de 150 morts. Un bilan sans doute très sous-estimé, selon MSF, qui souligne que la situation dans de très nombreux villages est totalement inconnue. L’Ouest du pays, dominé pour l’essentiel par une nuée de groupes Anti-Balaka, paraît plus calme. «Mais c’est un leurre, souligne un officier français. Les tensions y sont extrêmes et la violence peut renaître à n’importe quel moment. » Il n’y a plus que Bangui, la capitale, qui semble vivre dans une vague normalité, une « bulle » à l’écart du pays. Reste que sous des allures de chaos complet, la situation en Centrafrique obéit tout de même à des logiques et des intérêts.

Les groupes rebelles reçoivent-ils un soutien extérieur ?

«Il est inimaginable que ces rébellions, que ce soient les Anti-Balaka ou les groupes musulmans, fonctionnent seules. Ils ont des soutiens», tranche un haut responsable de l’ONU. Le premier de ces soutiens, le plus évident, est politique. Derrière une partie des Anti-Balaka, on devine l’influence de l’ancien président, François Bozizé, chassé du pouvoir en 2013. Si ce dernier et son entourage nient toute implication, certains chefs Anti-Balaka avouent sans mal se battre pour l’ex-chef d’État. Côté Séléka, les soupçons se concentrent sur Michel Djotodia, « tombeur » de Bozizé et éphémère président putschiste, et sur ses proches, à commencer par le principal responsable militaire de la rébellion, Noureddine Adam.

Ces anciens caciques chercheraient par cette déstabilisation à réintégrer le jeu politique et à échapper aux poursuites judiciaires qui les menacent.

Ils sont tous sous le coup d’un mandat d’arrêt émis par la justice centrafricaine et l’objet d’enquêtes d’une Cour spéciale et de la Cour pénale internationale (CPI). À la fin de 2014, Bozizé et Djotodia s’étaient d’ailleurs retrouvés à Nairobi pour sceller un accord sous l’égide de plusieurs présidents de la région. Ce texte n’a jamais été reconnu par la communauté internationale. Mais le nerf de cette guerre, comme de toutes les guerres, demeure l’argent. « Suivre les responsabilités politiques est assez simple, les responsabilités financières sont plus obscures », détaille le haut fonctionnaire.

Officiellement, les pays de la région se sont tous engagés derrière le plan de paix de l’ONU. Dans les faits, plusieurs joueraient un double jeu, appuyant, au coup par coup, un groupe ou un autre. Ces interventions ne sont pas toujours cyniques. « Il est difficile pour le Tchad ou pour le Soudan d’ignorer totalement le sort de leurs communautés, qui sont parfois réellement menacées » , souligne un diplomate de la région. L’Ouganda est, de son côté, un fervent défenseur de François Bozizé et l’accueille régulièrement. Le président congolais, Denis Sassou-Nguesso, s’impliquerait lui aussi. Ces rôles complexes perturbent encore un peu plus les efforts de pacification de l’ONU.

Pourquoi l’Onu est-elle débordée ?

La Mission de l’ONU en Centrafrique (Minusca) ne paraît pas capable de s’opposer aux forces qui dévorent le pays. Et c’est un euphémisme. Les massacres de Bria et de Bangassou se sont déroulés sous les yeux des Casques bleus, achevant de les discréditer. Les soldats de la paix sont maintenant la cible d’attaques directes, comme à Alindao en mai, où quatre d’entre eux ont été tués dans une embuscade. Pour leur défense, les responsables onusiens avancent le manque réel de matériel, le faible nombre d’hommes pour sécuriser un tel pays (12 000 pour plus de 620 000 km²).

Plus discrètement, ils remettent aussi en cause la qualité des contingents et des militaires souvent peu formés et mal commandés. Ainsi, les Casques bleus de République démocratique du Congo (RDC), accusés d’agressions sexuelles, ont été « invités » à partir, tout comme ceux du Congo. Les troupes marocaines, du fait de leur foi musulmane, sont en difficulté, car taxées de partialité par une part de la population.

Certes, les Rwandais, les Burundais ou les Portugais sauvent la mise. Mais « il n’y a pas assez de soldats valables. La lance à incendie est beaucoup trop courte », résume un officier français. Ces carences militaires sont aggravées par l’absence d’un plan politique général pour cette mission. « Il n’y a pas de vision. On ne se sait pas où ils veulent aller », critique Roland Marchal, chercheur à Sciences Po.

Le processus politique peut-il dérailler ?

L’élection présidentielle de décembre 2015 devait marquer la fin de la crise ouverte en 2013, en dotant le pays d’un gouvernement légitime. Comme au Mali, ce scrutin, vite organisé sous la pression française, était pensé comme la clef de voûte du plan de paix. Mais le vote, en débouchant sur la victoire surprise de Faustin-Archange Touadéra, un universitaire peu connu, a tout de suite compliqué la donne. Le nouvel élu manque de réseaux politiques, tant nationaux qu’internationaux, et d’autorité. Il a donc peiné à réunir le gouvernement « d’union sacrée » promis et à s’imposer. Le premier ministre, comme les principaux ministres, appartient à son cercle rapproché. En quelques mois, ses rares alliés l’ont quitté, et la population se fait de plus en plus critique envers un pouvoir perçu comme faible.

Selon le FMI, la situation économique n’est pas meilleure. En raison de l’instabilité, la croissance est inférieure aux espoirs, déjà modestes. Au printemps dernier, le président a échappé de peu à une motion de censure qui aurait précipité la chute du chef de l’État et ouvert une crise politique. Pour l’heure, le principal opposant, Anicet-Georges Dologuélé, assure qu’il n’est « pas dans son intention » de déclencher une crise. Karim Meckassoua, le président de l’Assemblée nationale, affirme pareillement travailler « à des solutions constructives ». Mais en Centrafrique, où les alliances sont mouvantes et les retournements fréquents, ces promesses peuvent être vite oubliées. « Un effondrement des instances politiques est loin d’être un fantasme. C’est une véritable possibilité et ce serait une catastrophe », redoute un observateur français.

La France est-elle condamnée à se réengager ?

« Nous vivons avec le fantôme d’un Sangaris II », concède un responsable français. Les troupes françaises, arrivées en décembre 2013, ont quitté le pays en octobre 2016. Ce départ a-t-il été précipité, comme l’affirme notamment le président Touadéra ?

Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, avait assuré, au contraire, « que la mission était remplie ». Dans les faits, ce repli obéissait sans doute aussi à d’autres considérations. François Hollande, qui avait promis « une intervention courte » en 2013, n’entendait pas se dédire. L’armée française, engagée au Mali, au Moyen-Orient et en France, poussait aussi au désengagement, et à céder la place à l’ONU. Mais la fin de « Sangaris » correspond à une reprise des violences. « Il n’y a que «les Sangaris» qui fassent peur », analyse Karim Meckassoua.

En parallèle, la diplomatie française s’est aussi faite plus discrète, afin que l’ancienne puissance coloniale n’apparaisse plus comme décisionnaire. Dans le contexte actuel, cette position est-elle encore tenable ?

Un naufrage de la Centrafrique signifierait une forme d’échec de « Sangaris », présenté jusqu’à aujourd’hui comme une réussite.

Au-delà, c’est le savoir-faire de la France en Afrique qui serait remis en cause. Prudemment, Paris a conservé à Bangui une soixantaine de militaires, un nombre suffisant « pour remonter en puissance en cas de besoin », explique un officier. Pour l’instant, les nouvelles autorités françaises, à commencer par Emmanuel Macron, n’ont pas encore évoqué ce sujet. Mais, à l’Élysée, on s’avoue « inquiet » de la situation.

Par : Tanguy Berthemet Le Figaro.

 

 

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