
De Kigali à Washington, la diplomatie du président Touadéra pour s’émanciper de l’emprise de Wagner
Face à la montée en puissance du groupe paramilitaire russe dans le pays, Faustin-Archange Touadéra tente de se rapprocher des États-Unis et s’appuie sur son homologue
rwandais et principal allié, Paul Kagame.
Après plusieurs semaines de déplacement, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra a regagné Bangui, où il doit faire face à la montée en puissance du groupe paramilitaire russe Wagner (AI du 17/06/24). Le chef de l’État compose avec ses encombrants alliés sécuritaires et politiques, tout en essayant de mettre en place une diplomatie qui l’en affranchira. Il continue de se reposer sur son allié de circonstance, le Rwanda de Paul Kagame, qui veille sur le fragile maintien de son système. Fin juin, le président centrafricain a envoyé une délégation à Kigali, menée par son premier ministre Felix Moloua, pour étendre la coopération militaire et économique déjà en place.
En matière de politique étrangère, Touadéra entend revenir progressivement dans le giron de puissances occidentales, à commencer par les États-Unis. Avec ses plus proches conseillers, il travaille dans le secret à une rencontre avec le chef de l’État américain Joe Biden à Washington, avant l’échéance électorale de novembre.
Agents sous couverture
Pour contrebalancer l’influence grandissante de Wagner sur l’appareil d’État, Touadéra mise sur Kigali, y compris pour sa propre sécurité. Depuis quelques semaines, sa protection personnelle a été renforcée par un Bataillon d’intervention rapide (BIR) formé par des éléments de la Rwanda Defence Force (RDF) (AI du 27/02/24). Cette unité constituée pour l’occasion vise également à surveiller et à renforcer les rangs du Groupement spécial
chargé de la protection républicaine (AI du 06/02/23). Ces derniers mois, au sein de cette garde rapprochée présidentielle, un soldat rwandais est systématiquement placé pour chaque élément de Wagner.
Kigali intervient aussi à travers la mission Onusienne (Minusca) dirigée par la Rwandaise Valentine Rugwabiza, ou encore en bilatéral pour instruire des bataillons de Forces armées centrafricaines (FACA). Paul Kagame, considéré par Touadéra comme le « protecteur » de son système, ne se contente pas d’intervenir sur le plan militaire et sécuritaire. Le dispositif rwandais à Bangui s’appuie sur un vaste réseau de ressortissants et d’agents sous couverture, ainsi que sur des systèmes d’interception de télécommunications.
Kigali partage ensuite ces précieuses données avec certains de ses alliés occidentaux, en vue d’appuyer sa diplomatie et d’étendre son influence régionale, tout en se positionnant comme incontournable.
Desserrer l’étau de Moscou
En coulisses, le président rwandais soutient les efforts diplomatiques de Touadéra et sa volonté de se rapprocher des Occidentaux. Paul Kagame a ainsi œuvré auprès de son homologue français, Emmanuel Macron, pour tenter de réchauffer la relation entre Bangui et Paris. Le président Touadéra a été reçu deux fois en huit mois à l’Élysée (AI du 05/04/24). Des entretiens qui n’ont pas pleinement satisfait les deux chefs d’État, mais qui ont permis de débloquer une partie de l’appui budgétaire français gelé depuis juin 2021 (AI du 05/06/24).
Cette timide reprise de la relation diplomatique s’inscrit dans un plus vaste projet de Touadéra : renouer avec Washington en vue de desserrer progressivement l’étau de Moscou et de son supplétif Wagner. Dans ce plan, Paris n’est pas une priorité, mais une étape en vue d’envoyer des signaux positifs à l’administration américaine. Avec son équipe, le président Touadéra s’enorgueillit d’avoir un blanc seing pour plancher sur une visite à
Washington dans les prochains mois.
Dans ce cadre, il s’est discrètement entretenu avec la secrétaire d’État adjointe aux affaires africaines, Molly Phee, qui lui a rendu visite fin janvier à Bruxelles. Tous deux ont abordé la situation de la société militaire privée américaine Bancroft Global Development, qui semble à la peine pour se positionner face à Wagner (AI du 09/02/24). À Bangui, Touadéra se repose pleinement sur un discret fonctionnaire américain d’origine malienne : Maximus Moctar Koureichy. Se présentant comme un diplomate, il a interrompu sa carrière dans l’administration américaine et est devenu, en 2022, le conseiller spécial du président centrafricain. Cet ancien officier de liaison à l’ambassade des États-Unis à Bangui opère au
cœur du système Touadéra, qui le considère comme son « ami » et son principal atout pour mettre en œuvre ses ambitions diplomatiques. Au grand dam de Dmitri Sytyi, jeune chef de la nébuleuse Wagner en Centrafrique (AI du 23/05/24), qui goûte peu cette proximité du président avec Koureichy, qu’il a un temps fréquenté à Bangui.
Retour en grâce
Pour Washington comme pour Moscou, la Centrafrique est aussi appréhendée à la lumière du conflit au Soudan entre le président du Conseil de souveraineté de transition ( Transitional Sovereignty Council, TSC), le général Abdel Fattah al-Burhan, et le chef de la Rapid Support Force (RSF), Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti ». Ce dernier est réputé avoir bénéficié du soutien de Wagner, notamment via des combattants recrutés
dans l’est de la Centrafrique, ce qui, malgré ses dénégations, lui a valu fin 2023 d’être visé par des sanctions de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du département du Trésor américain.
Ces derniers mois, Touadéra cherche à affaiblir les réseaux Hemeti en Centrafrique pour se rapprocher de Burhan – dont la Russie se revendique soutien officiel depuis peu. Pour ce faire, le pouvoir centrafricain tente de se raccrocher à d’autres pays africains, dont l’Algérie, qui a reçu Burhan et son chef du renseignement fin janvier (AI du 16/02/24). Touadéra a dû décaler son projet de rencontre avec Burhan, estimant le moment inadéquat et prenant
en compte les conseils de son partenaire privilégié rwandais.
Paul Kagame tient toutefois à préserver sa relation avec le président kényan, William Ruto, qui entretient, de son côté, des liens de proximité avec Hemeti. Kigali entend ainsi maintenir son alliance avec Nairobi et maintenir la pression diplomatique sur la République démocratique du Congo et son président, Félix Tshisekedi, à travers l’East African Community (EAC). Le président Touadéra a abordé le dossier soudanais avec son homologue kényan en visite à Bangui début avril et affine depuis sa stratégie régionale. Avec, toujours, cette finalité d’un retour en grâce auprès des Occidentaux et du maintien de son fragile système.
AI
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