Centrafrique : Non, M.le président, la cryptomonnaie ne va ni démocratiser la démocratie ni donner le pouvoir au peuple !

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DEMOCRATISER LA DEMOCRATIE

Non Mr Le Président, la cryptomonnaie ne va ni démocratiser la démocratie, ni donner le pouvoir au peuple.

Dans une vidéo faisant la promotion de la crypto monnaie notamment du Bitcoin qui sera lancé le 3 juillet 2022 en Centrafrique, le Président de la République Faustin Archange Touadera a dit ceci : « La cryptomonnaie est révolutionnaire, elle va démocratiser la démocratie. En fait, elle va donner le pouvoir au peuple pour développer l’économie ».

Officiellement, la République centrafricaine est une démocratie. C’est d’ailleurs mentionné au chapitre 24 de la Constitution. L’article 25 quant à lui reprend fidèlement la définition de la démocratie telle qu’énoncée par Abraham Lincoln comme étant le premier principe de la République c’est à dire le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Certains y croient comme en Dieu tandis que d’autres n’y voient qu’une fiction.

Dans un article que j’ai publié en 2012 dans le journal en ligne Centrafrique-Presse.com intitulé « La République centrafricaine est-elle une démocratie ? », j’avais fait un rappel des critères majeurs qu’il faut remplir pour parler de démocratie dans un pays à savoir : la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs, l’égalité devant la loi, la garantie des libertés fondamentales et l’alternance au pouvoir.

Selon le Professeur Faustin Archange Touadera, Président de la République centrafricaine, l’une des vertus de la crypto monnaie serait qu’elle permette de démocratiser la démocratie et de donner le pouvoir au peuple pour participer au développement financier du pays.

Pour démocratiser la démocratie il faudra d’abord que cette démocratie existe. Je ne sais pas s’il a fait usage de cette expression pour bluffer ou bien il y a pensé réellement. Dans ce dernier cas, je vais donner des éclaircissements sur ce que la démocratisation de la démocratie veut dire concrètement. On se demandera ensemble à la fin si réellement la cryptomonnaie pouvait être un facteur de démocratisation de la démocratie, rendant le pouvoir au peuple.

Que veut dire « démocratiser la démocratie » ?

Démocratiser la démocratie c’est l’approfondir. Cette idée est défendue par des auteurs comme Antony Giddens, Ulrich Beck, des théoriciens aussi différents que les défenseurs de la « 3e voie » entre le libéralisme et le socialisme, et les porte-parole de l’altermondialisme comme Boaventure de Souza Santos. Démocratiser la démocratie est donc une expression qui désigne un mouvement qui, recueillant les origines insurrectionnelles de la citoyenneté (la magistrature illimitée du peuple, la proposition de l’égaliberté, la revendication du « droit aux droits » contre l’exclusion sous ses différentes formes, la « fonction tribunitienne » des conflits et des luttes…), lui confère la forme d’un devenir institutionnel. Démocratiser la démocratie apparaît également comme le nom générique d’une résistance active aux processus de dé-démocratisation. Il s’agit de faire évoluer les pratiques dominantes actuelles en terme de démocratie en prenant en compte les défaillances constatées. Pour démocratiser la démocratie, quelques principes doivent être observés :

  • La démocratisation de la démocratie ne désigne ni un processus de perfectionnement du régime démocratique existant ni un état qui transcende virtuellement tout régime possible. Mais elle désigne une différentielle qui déplace les pratiques politiques de façon à affronter ouvertement le manque de démocratie des institutions existantes et à les transformer radicalement, le citoyen étant l’agent de cette transformation.
  • Sans une telle transformation permanente, il n’y a pas véritablement de démocratie, sauf comme mythe ou comme moyen de propagande. Une telle transformation doit transgresser les limites et les formes institutionnelles reconnues. C’est pour cela qu’on parle « d’invention démocratique ».
  • La démocratie ne s’importe de l’extérieur dans aucune société, aucun Etat, mais elle se crée et se recrée elle-même à partir de pratiques politiques ou « d’actes de citoyenneté ». La transformation démocratique d’une société à travers des moyens ou des procédures non démocratiques voire anti-démocratiques est radicalement impossible. L’idée ici c’est de dire qu’une force ou un mouvement politique ne peut démocratiser une société que s’il est lui-même plus démocratique que le système auquel il s’oppose.
  • Une démocratisation de la démocratie n’est pas seulement le nom d’une transformation des institutions, c’est aussi le nom que l’on peut donner au travail des citoyens sur eux-mêmes, dans une situation historique donnée.
  • Une démocratisation de la démocratie est donc essentiellement une lutte sur plusieurs fronts.

Toutefois, on ne peut pas démocratiser la démocratie avec une hyper-concentration des pouvoirs aux mains d’un seul homme en l’occurrence le Chef de l’Etat, un pouvoir législatif acquis à la cause du chef de l’Etat par le mécanisme de la majorité présidentielle, un pouvoir judiciaire aux ordres du chef de l’Etat, une confiscation des médias de l’Etat par le pouvoir en place, avec des conséquences graves en termes de corruption généralisée, d’immoralité, d’incompétence etc. Le diagnostic de l’état de démocratie dans notre pays est sévère. Il faut reconnaître que lorsqu’on a fini de réciter la définition d’Abraham Lincoln, on se demande ce que cela veut dire concrètement en Centrafrique. On peut accepter qu’en Centrafrique c’est le gouvernement du peuple puisque cela renvoie à la définition d’un régime politique. Mais est ce que le gouvernement est dirigé par le peuple centrafricain ? Je ne crois pas. Enfin lorsqu’on voit les inégalités qui s’accroissent à tous les niveaux on ne peut non plus affirmer que la politique est faite pour servir le peuple. Cette définition décrit l’idéal de ce que la démocratie devrait être.

Mais, en tout état de cause, il y a deux idéaux fondamentaux à la démocratie. Le premier c’est le principe du peuple souverain. Tant qu’il n’y pas de souveraineté populaire on ne peut pas parler de démocratie. C’est en cela que Montesquieu a dit que « Lorsque dans la République, le peuple en corps a la souveraine puissance, c’est une démocratie ». C’est l’idée que le peuple doit pouvoir décider collectivement de son avenir en commun. Le deuxième c’est celui de l’état de droit sans lequel on ne peut pas parler de démocratie. C’est l’idée selon laquelle les droits fondamentaux des citoyens soient garantis. En l’absence d’Etat de droit, la démocratie ne serait rien d’autre que l’oppression de la majorité sur les autres. Nous le voyons bien aujourd’hui que le pouvoir en place peut tout se permettre y compris les pires atrocités parce qu’il n’existe pas un Etat de droit et surtout que le régime profite du soutien de la majorité à l’Assemblée nationale. La vraie démocratie c’est de réussir à faire coexister ces deux valeurs essentielles qui devraient être au cœur de la vie publique.

Comment démocratiser la démocratie ?

La capacité populaire de s’autodéterminer qui passe par une démocratie participative et le respect des droits humains et libertés fondamentales sont donc ce qu’il faut promouvoir pour démocratiser la démocratie. La démocratie représentative est le modèle qui s’est historiquement imposé partout dans le monde ayant été inventée par la France et les Etats Unis d’Amérique. Ce modèle démocratique a atteint aujourd’hui ses limites parmi lesquelles l’insuffisance de la représentativité, les intérêts des élus qui ne coïncident pas nécessairement avec ceux des électeurs, la concentration des pouvoirs qui favorise la corruption etc. En réalité, ce que l’on reproche à la démocratie représentative c’est d’être insuffisamment démocratique et insuffisamment représentative.

Le seul moyen de rendre le pouvoir au peuple c’est la démocratie participative. Les centrafricains, de plus en plus nombreux, expriment la volonté de prendre part à la décision publique. Il est vrai que les réseaux sociaux permettent à certains de s’exprimer. Mais il serait mieux que nous agissions de façon structurelle en faveur de l’élargissement de la participation citoyenne et du débat civique comme toile de fond de notre démocratie. Cela implique le développement d’une culture de la délibération publique élargie à la participation citoyenne par l’inclusion de personnes marginalisées sur le plan politique. A partir du moment où l’on admet que la politique ou la gestion de la chose publique est trop importante pour être laissée exclusivement entre les mains de nos seuls gouvernements, il faut concevoir des mécanismes qui permettent aux citoyens de s’informer sur les enjeux et de contribuer à la décision collective. Ce mécanisme général s’appelle la délibération publique. Le Forum de Bangui pourrait être considéré comme un embryon de la démocratie participative. Il faut désormais envisager la démocratie comme devant toujours se mesurer aux quatre valeurs d’égalité, de liberté, d’autonomie, et d’émancipation. C’est à ce prix que nous pouvons démocratiser la démocratie et rendre ainsi son pouvoir au peuple. Osons la démocratie directe ou participative, nous donnerons ainsi la souveraineté aux citoyens et la Nation se portera mieux.

CONCLUSION

La démocratie est en crise partout dans le monde. La démocratie centrafricaine n’a pas encore réussi à se définir et se donner un sens. Cependant, elle peut utiliser de nombreux outils pour se démocratiser c’est-à-dire pour renforcer l’action et la confiance des citoyens dans son expression. L’expérience de la démocratie représentative a été improductive. Il faut revenir au fondamentaux en remettant les citoyens au cœur de la démocratie. La démocratie participative apparaît donc comme la seule alternative efficace.

Si la cryptomonnaie avec sa technologie blockchain peut être l’un de ces outils lorsqu’elle sera mature, elle n’apporte aucune solution à ce jour à une crise d’organisation humaine comme la démocratie. La société est une structure qui produit et valide de la confiance. Elle tient sur des vérités, des engagements et des comportements éthiques. Or, la crise politique que les pays traversent à l’instar de la République centrafricaine, est une crise de foi. Si tout est toujours questionnable, les producteurs de normes, ses représentants, ses garants, sont souvent accusés de travestir la vérité et de saper les fondements de l’organisation de notre société. Voilà pourquoi le peuple n’a plus confiance. Il faut revoir le logiciel de notre appareil politique. Non Mr Le Président, la cryptomonnaie ne va ni démocratiser la démocratie, ni donner le pouvoir au peuple. C’est de l’enfumage.

   Le 29/06/2022

 

Marcello IMAYAKA MOHELLET

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