
CENTRAFRIQUE : « DÉPUTÉS SANS BAC » : UN PROCÈS Á RECADRER
Par Cyrus-Emmanuel SANDY
N’exagérons pas: il n’est pas interdit aux députés sans bac de chercher à obtenir ce diplôme s’ils le désirent à toutes fins utiles. Le problème c’est plutôt de faire en sorte qu’ils le méritent, que les organisateurs du bac et de l’Examen spécial d’entrée à l’université de Bangui ne se laissent pas corrompre ou influencer par les poids lourds politiques pour qu’ils soient déclarés admis.
Dans ma vie, j’ai personnellement connu des bons apprenants, depuis l’école primaire jusqu’au lycée, mais qui ont échoué plusieurs fois à l’examen du baccalauréat. Ils avaient bien le niveau et certains avaient les meilleures notes dans toutes les matières; ils étaient même les premiers de leurs classes. Mais ils échouaient toujours au bac. On les appelait les « tomes », c’est-à-dire grands redoublants. Certains passaient même 4 ou 5 fois l’examen avant de l’obtenir honnêtement.
Certains n’avaient pas les conditions de vie et d’études idoines à Bangui pour bien affronter le bac : pas de soutien, alimentation difficile, pas de lumière pour étudier le soir, etc. Malgré leur volonté, ils n’ont pu décrocher le bac à temps. Découragés, ils ont suspendu les études.
Mais si à un moment donné de leur vie ils décident de reprendre les études là où ils s’étaient arrêtés pour avoir les diplômes qui peuvent les aider dans leur vie, où est le problème ? La reprise du chemin de l’école est-elle un péché, un délit ou un crime en RCA ? Non.
Je défends ici la thèse selon laquelle il n’y a pas de honte à repartir à l’école même à 60 ans pour améliorer ses connaissances et obtenir des parchemins. Aux Etats-Unis, il y a des gens qui obtiennent le diplôme de fin du cycle secondaire des lycées à l’âge de 50 ans voire 60.
Pour des raisons liées aux nécessités de la vie, il y a des gens qui suspendent les études, se lancent dans le monde du travail, font de l’économie que leur procure leur job avant de reprendre les études avec détermination. C’est ce que font d’ailleurs la plupart des Centrafricains qui vivent en France et ailleurs, sans bourse de leur gouvernement, sans soutien financier de leurs parents qui sont pauvres pour la plupart.
Ma surprise est que certains compatriotes s’acharnent contre les députés non titulaires du diplôme de baccalauréat, et les personnes d’âges avancés en général, qui sont candidats aux examens de baccalauréat et de l’entrée à l’université organisé par l’Université de Bangui. Comme s’il y avait un texte qui limitait l’âge de candidature au bac et à l’Examen spécial d’entrée à l’université !
Je précise par ailleurs que l’Examen spécial d’entrée à l’université de Bangui n’est pas une invention récente. Cet examen est organisé depuis plus de 40 ans.
..Mais le véritable problème est celui de la moralité de l’environnement de l’organisation des examens conduisant à obtenir ces diplômes.
Mon journal MÉDIAS PLUS est le premier à révéler, dans sa livraison du jeudi 27 juin dernier, le cas de deux députés candidats à l’Examen spécial d’entrée à l’Université de Bangui, qui ont utilisés deux jeunes pour aller composer à leur place, ce qui est gravissime et honteux pour des gens qu’on appelle « honorables ».
….Plus grave, les 2 faussaires pourtant pris les mains dans le sac ont été remis en liberté sur ordre présumé du ministre de l’Enseignement supérieur, au nom de la « fraternité politique ». Je suis surpris de cette attitude qui consiste à accorder l’impunité à des gens pris en flagrance de délit.
.Ma troisième surprise tient au fait que ceux qui ne veulent pas que les « députés sans bac » candidatent pour obtenir le précieux sésame ne disent rien sur la forfaiture des autorités politiques et/ou administratives et académiques de l’Université de Bangui qui ont laissé partir les 2 missionnaires fraudeurs à l’Examen spécial d’entrée à l’Université de Bangui le mercredi 26 juin dernier. Comme si cet exemple palpable d’impunité ne devait pas être dénoncé.
….En fait concernant la fraude du mercredi 26 juin 2024 à l’Université de Bangui, les projecteurs devraient être braqués sur les quatre coupables à savoir :
1- les députés candidats à l’Examen qui ont préféré utiliser d’autres personnes pour composer les épreuves à leur place ;
2- les deux personnes qui ont accepté d’usurper la qualité de candidats en se substituant aux vrais candidats;
3- les autorités administratives et académiques de l’université de Bangui qui ont refusé de prendre leurs responsabilités pour confier les flagrants fraudeurs à la justice ;
4- les autorités politiques qui ont ordonné la relaxe des flagrants fraudeurs et étouffé l’affaire.
Ainsi donc, j’aurais aimé que les pourfendeurs des députés candidats au bac et à l’Examen spécial d’entrée à l’université ne s’arrêtent pas seulement au niveau de l’examen du bac. Qu’ils aillent un peu loin pour voir ce qui se passe au niveau de l’Université de Bangui où les diplômes en Droit s’obtiennent très facilement. Pourquoi la plupart des fonctionnaires et agents de l’État qui ont été intégrés dans l’administration publique avec des diplômés inférieurs au bac +3 (licence) ne veulent que s’inscrire en droit où, comme par enchantement, ils réussissent facilement ? De sorte que de tous les diplômes obtenus et délivrés à l’Université de Bangui, seuls ceux de la Faculté des sciences juridique et politique sont les moins considérés. Surtout ceux de la section Droit, avec ces professeurs qui écrivent et parlent avec des fautes de français, même sur des affiches collées sur les babillards.
Combien sont-ils ces étudiants-fonctionnaires à obtenir des diplômes universitaires qu’ils ne méritent pas? Et pourquoi ils ne choisissent que le Département de Droit pour s’inscrire en vue d’avoir la licence et le master pour prolonger leur durée de travail dans l’administration publique ?
Une anecdote continue de faire tache d’huile à l’Université de Bangui au sujet d’un Tchadien titulaire d’un diplôme de Maîtrise (bac+4) en droit de l’Université de Ndjaména qui s’était inscrit à l’Université de Bangui avec ledit diplôme et est reparti dans son pays 10 mois seulement après son séjour à Bangui nanti du diplôme de DOCTORAT EN DROIT délivré par l’Université de Bangui. « Cela ne peut être possible que dans ce département de l’Université de Bangui », nous avait confié un professeur de l’université de Bangui.
Cerise sur le gâteau ou ironie du sort: il n’est pas rare de rencontrer dans ce pays des diplômés en droit qui sont des véritables analphabètes juridiques.
J’invite tout un chacun à réfléchir sur les stratégies et moyens à mettre en œuvre pour garantir et protéger l’intégrité et la valeur intellectuelle, scientifique et morale des diplômes centrafricains à tous les échelons de l’enseignement.
Je suggère encore une fois L’ORGANISATION DES ETATS GÉNÉRAUX DE L’ÉDUCATION ET DE LA FORMATION, Á COURT OU MOYEN TERME, pour repenser et refaire notre école qui mérite mieux parce qu’elle a aussi produit des hommes et des femmes de valeur et doit contribuer à l’indépendance véritable et à l’émergence du pays.
Pour chuter, je présume que le régime actuel a voulu rehausser le niveau de représentativité et de prestation intellectuelle et politique des députés en introduisant dans la constitution le critère de diplôme minimum pour être dorénavant candidat aux élections législatives. Je suis personnellement pour. Je souhaiterais même qu’on exige un minimum de bac+2 pour être député en RCA !
Mais ce qui me chagrine est le fait qu’on n’exige pas un minimum de diplôme et d’expérience ou de culture administrative et institutionnelle pour être nommé ministre, cadre des institutions de la République, des collectivités territoriales, des départements ministériels. N’importe qui peut être nommé gouverneur de région, préfet, sous-préfet, directeur de cabinet ou chargé de mission dans des départements ministériels.
La situation est vraiment pire et lamentable dans les hautes institutions de l’Etat, à l’exception toutefois du Pouvoir Judiciaire qui seul dispose des critères sérieux et intangibles de recrutement et de nominations à des postes de responsabilité. Tout magistrat ou juge centrafricain détient un minimum de bac+5. Et la nomination à des postes de responsabilité à la chancellerie et dans les juridictions tient compte du nombre d’années d’expériences professionnelles et de la moralité.
Malheureusement, l’entrée au gouvernement en RCA est comme l’entrée dans une auberge. Un minimum de critères rigoureux n’est pas exigé. Je sais par exemple qu’il y a au moins deux membres du gouvernement qui ont à peine fini la classe de 4è des collèges et lycées de la République centrafricaine, et que nombreux sont ces ministres qui sont des véritables incultes administratifs et institutionnels (je pèse bien les mots) et qui n’auraient pas dû être là où ils et elles sont si nos institutions étaient respectées. Certains de nos ministres ne peuvent pas tenir au poste de chef de service dans un département ministériel !
Et je le dis et le redis comme je le pense: la RCA est le seul pays au monde où on devient facilement ministre, député, préfet, sous-préfet, gouverneur, conseiller à la présidence de la République, à la primature, au cabinet du président de l’Assemblée nationale et des autres institutions de la République. Même sans niveau et sans aucune préparation !
……Pourquoi alors exiger aux seuls députés le baccalauréat alors que des ministres censés être les meilleurs par rapport aux députés sont exemptés de cette exigence? Il y a non seulement une situation de deux poids deux mesures, mais une triste réalité de banalisation de la fonction de ministre, ce qui est regrettable.
La RCA aura donc été le seul pays au monde où des hommes et des femmes qui n’ont pas fini le premier cycle secondaire dirigent des départements ministériels où il y a des fonctionnaires et agents de l’Etat titulaires des diplômes de 2è et 3è cycles universitaires. Et cela semble ne gêner personne.
Nous sommes franchement au «Merveilleux pays des paradoxes et des records négatifs » (sic) comme aimait à le dire Me Zarambaud Assingambi de son vivant.
Cyrus-Emmanuel Sandy
Source : MEDIAS PLUS n°3235 du mardi 02 juillet 2024